22/11/2011

"Le petit Dieu ridicule"

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La presse nous apprend qu’une conseillère communale CDH à Uccle a décidé d’interpeller son collège communal pour des faits de « christianophobie.» La Libre Belgique les rapporte à peu près comme suit (je résume : les amateurs de détails trouveront tout ici) :  Le soir du 28 octobre, un cortège d’Halloween aux personnages joliment déguisés, défile, emmené par un animateur qui a  visiblement des comptes à régler avec les catholiques. Il crie sa haine de Dieu et de la religion chrétienne ; il fait ainsi le tour de l’église d’Uccle-centre en injuriant les croyants et en montrant le poing en direction du bâtiment. Parmi ses clameurs, on entend : « Venez à nous, la cohorte des gens sans Dieu, qui grandit sans cesse et se libère heureusement de l’oppression chrétienne. » Ou encore, désignant l’église : « Maudissons ce bâtiment et ses courbes obscènes.» Ou enfin : « Qu’il vienne, leur petit Dieu ridicule sur sa petite croix." - Une dame interrompt l’homme déguisé en faune,  en lui disant que vraiment, il exagère. L’homme répond : « Mais enfin, c’est païen, c’est tout. » Comme s’il revendiquait un droit d’expression de ses convictions, dit la Conseillère, qui s’indigne, et invoque la loi Moureaux contre les discriminations. Plus tard, l’échevin concerné (qui est MR) est interrogé par la LLB : il est l’organisateur de la marche d’Halloween comme échevin de la Jeunesse, en effet, mais cette marche-là a eu lieu deux jours plus tôt (!) près du parc du Wolvendael. Ici, l’initiative émane des commerçants qui ont notamment fait appel à des comédiens…

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Tombent là-dessus, dans l’espace web du journal, plein de commentaires de lecteurs « pour » et « contre ». C’est pas  vraiment une guerre de religions, plutôt une querelle véhémente entre habitués. Le sujet passionne, même si on dévie beaucoup sur… sur  l’Islam, par exemple.  A mon tour, je me risque à une réflexion – que voici, stylistiquement remaniée.

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A-t-on oublié, dans l’histoire médiévale, les débuts de la littérature dramatique ? Les démoneries  intégrées dans la liturgie à l’occasion du carnaval ? La « fête des fous », « le jeu de la feuillée », ça ne dit plus rien à personne ?  Halloween, c’est une fête des fous, des spectres, des monstres, à l’exact opposé de la fête des saints, la Toussaint. Le théâtre qui se faisait sur le parvis opposait jadis, face à face, Enfer et Paradis, avec blasphèmes d’un côté et cantiques de l’autre. Halloween reprend l’héritage. -  Le Moyen-Age, c’est l’époque où les grands autocrates sont le pape et l’empereur ; le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, aussi détestables (alors) l’un que l’autre ; et que faire par rapport à ces maîtres hors d’atteinte, sinon se moquer ? La religion elle-même faisait une place à la moquerie, pourvu qu’elle soit excessive, qu’elle n’engage à rien. Goût pour la fantasmagorie, pour l’image du diable et des « damnés » , sujet de tableaux révulsifs.

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 Le comédien d’Uccle, lui, s’en souvenait. Et il a décalqué. Cette fois (hélas, mais c’est le signe de notre temps), c’est Jésus qu’il attaque, Jésus lui-même. Il « faut » désormais s’en prendre à Lui. Attaquer le pape, c’est déjà fait, et puis c’est banal depuis qu’ont été dévoilées les sanies de l’Eglise, et  ça s’est avéré pas drôle du tout. En plus, si le pape aujourd’hui menace d’attaquer en justice qui le montre embrassant un iman, que reste-t-il à agresser ?

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Il reste Lui, Jésus. Avec sa « petite croix », comme dit l’Insulteur de service. « Ils le dévêtirent et lui mirent un manteau écarlate ; ils se moquèrent de lui en disant : salut, roi des Juifs ; ils crachèrent sur lui, et, en prenant le roseau, le frappaient à la tête. Après, ils l’emmenèrent pour être crucifié. »

Ne protestons pas, chrétiens. Amen.

 

09/11/2011

Moment lumineux

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Je transcris pour vous un texte lu dans La Libre, samedi au déjeuner. Le quotidien, comme il le fait chaque semaine pour une célébrité dans des genres divers, avait demandé à Philippe Herreweghe, chef d’orchestre gantois d’une sensibilité sans pareille, de faire son « autoportrait » en choisissant une date, une phrase, un événement, etc. Voici l’événement qu’il rapporte, comme l’un de ces « moments lumineux qui consolident notre charpente mentale ». Mon histoire se passe en 1983 : je donnais cette année-là mon premier concert en Amérique latine, dans la cathédrale d’Asunción, la capitale du Paraguay. A notre surprise épouvantable, on nous avait annoncé la veille que l’horrible dictateur Stroessner, qui vivait encore, risquait de venir en personne. On avait installé à son intention un tapis rouge traversant toute la nef centrale jusqu’à son trône, à cinq mètres derrière moi. A notre soulagement, le dictateur décida de ne pas honorer notre concert de sa présence. Les premières notes de Monteverdi retentissent. Surgit alors du bidonville tout proche une petite fille magnifique, elle doit avoir trois ou quatre ans, elle est en haillons, elle a le petit ventre gonflé par la faim, des yeux bruns inoubliables. Elle traverse toute la nef sur le tapis rouge, les militaires ne bronchent pas, elle s’installe sur le trône du dictateur, écoute tout le concert jusqu’à la fin, merveilleuse, émerveillée.

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Chaine de réactions en moi. 1ère.- Image sublime : celle même du ciel dans l’Apocalypse, avec le triomphe de l’agneau… 2ième (qui ne supprime pas la première) : c’est théâtral, une scène d’opéra, faite pour Herreweghe. Par lui ? 3.- (Réaction raisonneuse, plus mesquine): si l’enfant est arrivée après le début du concert, comment le chef d’orchestre pouvait-il voir ça, puisque, selon ses dires,  le trône est « à cinq mètres derrière [lui]», dit-il ; si elle est arrivée avant, comment le service d’ordre n’a-t-il pas fonctionné ?  4.- (Analogie) Je me souviens… Le professeur Jorge Magasich, docteur en Histoire avec une thèse sur le coup d’Etat de Pinochet en 1973, m’a confirmé ce que j’avais entendu par ailleurs : qu’au cours des années noires qui suivirent, le « Magnificat » fut parfois censuré dans les offices catholiques, où l’on supprimait ces deux versets  : « Il renverse les Puissants de leur trône, il élève les humbles &  Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les main vides ». 5.- (Suite) En préparant pour le lendemain les textes à lire à la messe à Ste Gudule, je tombe en arrêt devant ces traits attribués à la « Sagesse », cet autre nom de "notre conformation à Dieu" : resplendissante, inaltérable, devançant les désirs et se montrant la première, on la trouve assise à sa porte, elle apparaît avec un visage souriant, elle vient à la rencontre…

 

12:58 Écrit par Ephrem dans Actualité, Arts, Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

04/06/2011

Croire, c'est croître dans la foi

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Cette image, je la tire de mon quotidien du matin. Elle en rappelle une autre, que vous connaissez bien, que vous trouverez ici si besoin est. La Piéta sculptée vers 1500 par Michel-Ange pour Saint Pierre de Rome : un marbre de douleurs, où s’imposent comme des anges l’harmonie, la beauté, et la paix. La réplique que je vous invite, aujourd’hui,  à regarder, est tout autre. Elle s’expose ces mois-ci à la biennale de Venise, c’est l’œuvre de Jan Fabre, le sculpteur flamand mondialement connu. Je cite ce qu’en dit Guy Duplat, l’envoyé spécial de la « Libre Belgique », page 53 du journal des 4-5 juin :  « la Vierge a une tête de mort ». La précision n’était guère utile : qui ne l’avait remarquée ? Quel en serait le sens ? Son absurdité : ce n’est plus une femme vivante qui accueille son enfant détaché de la croix : c’est, absolue comme un squelette dépouillé de toute chair, la méchanceté du Temps. Utiles, en revanche, les deux autres informations du journaliste : c’est l’amie de Fabre qui a servi ici de modèle  à la Vierge. Et dans ses bras, c’est l’artiste lui-même, Jan Fabre, tout habillé, qui tient la place du Christ. M. Duplat n’a pas la sottise de se scandaliser : « Une œuvre nullement blasphématoire. »  Puis il propose une explication :  « Il s’agit de montrer la souffrance de la mère et la place de l‘artiste qui meurt pour son art. »  Ici, je doute beaucoup de la souffrance de ce cadavre, et tout autant que la passion de l’artiste soit comme une Passion. Mais soit…

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Nos arts – musique, poésie, peinture – sont marqués depuis cent ans (le début du XXe siècle) par un énorme doute sur eux-mêmes, sur la légitimité de leurs moyens. La musique crie ou grince plus qu’elle ne chante, la poésie marche à contresens, la peinture ne va plus sans poser des énigmes… Je me souviens qu’en 1966, le grand prix de la même biennale de Venise avait été une toile immense où rien – rien - n’était peint ! Toile que l’artiste avait lacérée en son milieu, d’un coup de couteau. Sens probable, parmi d’autres possibles : aujourd’hui, la peinture n’a plus d’avenir,  elle se suicide.

 

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Qu’aujourd’hui la religion chrétienne ait à subir le même questionnement que les arts ne devrait pas étonner. Nous créons autrement qu’hier, nous croyons autrement aussi. Pas seulement les chrétiens ordinaires, mais aussi les prêtres et laïcs en charge de mission apostolique. Parce que nous ne pensons plus que Jésus ait « forcé » les consciences par des miracles évidents. Ni que les prophéties dans leurs diversités et imprécisions eussent été aussi évidentes que Luc le fait dire à Jésus le soir d’Emmaüs. Mais je reviendrai sur tout ceci. C'est parce que Tu m'aimes par-dessus tout, mon Christ, que je parie tout sur Toi. C'est parce que je suis critique que ma foi contribue à la venue de Ton royaume.

23:20 Écrit par Ephrem dans Arts, Foi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

27/01/2010

Werther

Werther, Massenet, extr.1

 

       Belle soirée musicale, hier soir, avec l'opéra « Werther » de Massenet, sur Arte, en direct de l'Opéra Bastille à Paris. Je fais moins attention à la mise en scène de Benoît Jacquot, finalement peu inspirée, que je ne me pénètre, le casque aux oreilles, de cette musique encore follement romantique (elle est pourtant de 1892) mais déjà réticente aux arias au profit des motifs, des allusions mélodiques. Est pour moi délicieux le thème dit du « clair de lune », avec les jeux à l'orchestre du violoncelle et de la flute. Touché aussi, dans l'histoire, par la foi en Dieu qui alors est partout, comme la nature, comme un paysage qu'on ne remarque même plus, sauf ce fou, ce rêveur, cet adolescent prolongé qu'est Werther. Ah ! Cette certitude d'être de la famille divine ! Je m'y plonge voluptueusement, comme dans mon enfance.

 Werther

      Au cours d'un duo qui devient brûlant, Werther est congédié par Charlotte  « pour son repos »: elle l'aime, elle le découvre soudain, mais elle est mariée. Werther, alors  : « Ah ! c'est moi pour toujours qui me reposerai. » On est en fin du Deux. S'ébauche là-dessus, en si majeur, une méditation sur le suicide qui me trouble, tant elle est paisible, plausible aussi, sans chantage, comme on veut dormir. L'œuvre source originale, qui date de 1774, est une série de lettres de Goethe, proposée en roman épistolaire façon Nouvelle Héloïse de Rousseau, « Les souffrances du jeune Werther ». Succès littéralement effrayant : une épidémie de suicides suit la publication en Europe...  - Comment ça, épidémie ? - La « mode » du suicide induite par la douceur du livre fait tant de ravages que Goethe se culpabilise, qu'en 1775 il ajoute à une nouvelle édition :  « Ne suivez pas mon exemple. »

 Werther jonas kaufmann

     Au dernier tableau, Werther qui s'est déchiré la poitrine va mourir, en effet. A l'époque, l'Eglise refuse d'ensevelir en terre bénite les suicidés.  Il y pense, à la malédiction du clerc : « En détournant les yeux un prêtre passera. »  Et comme on le ferait aujourd'hui si l'Eglise n'avait pas changé sa discipline, il lui oppose le « sensus fidelium »  : « Mais à la dérobée quelque femme viendra / Visiter le banni / Et, d'une douce larme en son ombre tombée / Le mort, le pauvre mort se sentira béni ... »

 Werther mise en scène Benoit Jacquot

    Le metteur en scène, lui, a vu autrement le personnage de Werther, ce n'est pas sans portée : « Il représente l'impossibilité du lien amoureux dès lors que le sentiment est porté à l'extrême. Charlotte comme Werther sont en attente de qui répondra à un rêve préalable. Au moment où ils se trouvent, la situation n'est pas tenable, parce que c'est un rêve. » - Mais, je m'interroge. 1. Est-ce qu'un sentiment porté à l'extrême rend un lien impossible ? Pas vrai, selon ce que j'en ai expérimenté. 2. Le rêve de l'amour est-il préalable à l'expérience qu'on en a ? Hmm. Il  sort déjà de l'amour,  de la vie intra-utérine, de l'amour vécu avec la mère. Mais il s'accompagne d'autres rêves, qui le contrarient, le structurent aussi, et lui permettent de se réaliser pleinement, au contraire. Parmi ces autres rêves, Dieu. Le créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible, là, qui me regarde, qui attend. Au centre ou en marge, au front ou au cœur, mon Dieu. Dieu fait homme. « Pierre, m'aimes-tu ? » Me voilà loin de la promesse faite à une morte, de la respectabilité bourgeoise, de la fidélité au milieu dont on sort...  

14:13 Écrit par Ephrem dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

16/12/2009

Une voix de nuit

Aline Dhavré Quai de la vie CD  R         

        Aline Dhavré... C'est l'un de ces auteurs, compositeurs et interprètes de chansons « à texte », comme on dit, qui portent à travers la francophonie les nouveaux témoignages  d'une poésie vraie, liée à la vie, aux travaux, épreuves et demi-succès des gens ordinaires, à leurs colères froides, à leurs chaudes nostalgies. Chansons dès l'origine orientées à gauche, bien sûr, parce qu'on avait alors l'espérance forte du progrès en marche, ce qui amenait à vivre avec sérénité des expériences de privation, de vie sans luxe qui n'étaient pas sans joie. Cette gauche-là était plus lyrique que belliqueuse, s'emparant des mots plus que des armes. Anciennement il y eut Ferré, bien sûr, campant les poètes, « ...de drôl's de types », Anne Sylvestre cornaquant les femmes dans leur lutte pour le libre choix en matière de grossesses, « Non, tu n'as pas de nom », Leclerc et Charlebois, « Quand les hommes vivront d'amour »... Ce beau courant de la grâce des mots, tout récemment, a muté avec le slam, où la mélodie s'est amuïe tandis que le rythme se renforçait. Témoins Grand Corps Malade, et Abd al Malik. Aline Dhavré, elle, est restée fidèle à la chanson française, paroles et musique... Tant mieux pour moi !

 Aline Dhavré Quai de la vie CD verso

                J'en parle ici, ayant eu l'occasion de goûter son dernier CD, « Quai de la vie » et singulièrement une chanson « écologique » que vous pouvez entendre ici, La première friandise (c'est le miel). Dommage que je ne puis vous faire entendre les deux plages du CD que je préfère : l'une est Douce Illusion, sur un essai obstiné de communication dans le temps et entre les sexes, et un pudique Fait d'hiver. « Une voix caresse... », écrit Francis Chenot, « pour porter ce cri, venu de l'intérieur, ce cri qui est le nôtre, celui d'hommes ou de femmes qui veulent vivre debout dans la lueur vacillante d'une utopie à toujours réinventer. » Julos Beaucarne, lui, n'avait besoin que d'un mot pour caractériser ses chansons : « Du lin. »

18:04 Écrit par Ephrem dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/10/2009

Le ruban col romain

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    Ça dure deux heures trente, c'est en noir et blanc, il n'y a pas de musique, et c'est raconté (plus que montré) par un vieil homme qui n'a joué dans cette histoire, qui se passe en 1913, qu'un rôle de spectateur occupé ailleurs. Le film « Le ruban blanc » de Michael Haneke est d'une beauté toute-puissante. Je ne suis nullement désabusé du cinéma, dont mon Bruno m'a fait jadis suivre les progrès à la trace, mais déshabitué tout de même d'en fréquenter les salles, m'excusant sur les embarras du grand âge et la rapidité des sorties en DVD. Ici, à la lecture de ce scénario luthérien, de cette présentation à Cannes, de la Palme d'Or, j'ai frémi d'impatience. A la sortie du film à Bruxelles, j'étais en salle le premier jour. Révélation. Le film  m'assombrit, puis m'éblouit ; puis m'éclaire. Terrifiant d'abord, il m'a bientôt fortifié, vivifié. Comme une liturgie initiatiqu!e.

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     On s'y voit enfermé avec les acteurs dans une sorte de paradis rural d'autrefois. Une communauté paysanne d'Allemagne du Nord, aux hiérarchies incontestées et où les événements ne font que se répéter, prévus qu'ils sont par la tradition. Tout y est, à l'évidence, bon et vertueux. Les maîtres sont ce qu'ils doivent être, exemplaires : le pasteur, le châtelain, le régisseur, le médecin, l'instituteur ; les femmes tiennent  comme il leur sied leur beau rôle subsidiaire et domestique ; et les enfants, la ribambelle des innombrables enfants qui mêlent leurs jeux et leurs chants dans ce village d'autrefois, sont éduqués avec autant de sagesse que de rigueur. Ils se soumettent d'ailleurs avec grâce à cet ordre naturel, adoptant les idées, les morales, les fêtes, les ordres, les phrases, les silences mêmes des unanimes paterfamilias. Monde biblique. Il ne s'y pose pas de questions auxquelles il n'y aurait pas de réponse.

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     Justement, si.  Pourquoi donc, tout à coup, un incident survient-il qui ne soit pas prévu ? Le médecin fait une chute de cheval parce qu'un filin peu visible est tendu sur la route. Puis un autre. Une employée à la scierie est victime d'un accident de travail. Et ceci, et ça, et ça encore. Sigismond, le fils du baron est torturé et retrouvé dans un bois, sans explication ; est défiguré aussi Karli, le fils handicapé de la sage-femme. Une grange brûle la nuit. L'oiseau en cage du pasteur vénéré est retrouvé empalé sur une paire de ciseaux.

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     On ne cherchera pas les coupables, on ne fera que deviner, à la fin. C'est la « main droite de Dieu », - le  titre du film, à l'origine.  Les enfants si obéissants, parce qu'ils sont obéissants, suivent les adultes qui les corrigent. Ils ne contestent en rien la manière rude dont ils sont traités. Subissent avec docilité, avec conviction même, les punitions dont on leur explique le bien fondé, et les humiliations publiques qui le suivent - comme ce ruban blanc que doit arborer un coupable pour signaler aux autres le péché qu'il expie ou dont il est la proie. Mais en même temps, ces adultes si justes, leurs enfants les observent de près. Ils voient qu'eux-mêmes se rendent coupables de tel abus, de tel mensonge. Et à leur tour, ils font appliquer la Loi de Dieu. Sinon sur l'adulte tout-puissant, sur ses rejetons, sur ses terres, selon le précepte d'Exode 34,7... Ils punissent. Rien n'est plus méchant qu'une bonne conscience.

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     Les critiques, et Haneke lui-même, précisent que l'éducation tolérante actuelle où les professeurs tremblent devant leurs élèves, n'est pas plus attrayante que celle d'autrefois où les parents terrorisaient les enfants. N'y aurait-il jamais qu'à choisir l'un ou l'autre ? Je n'en crois rien : j'ai vécu autre chose dans ma jeunesse par rapport à ma famille et mon Eglise ; et, dans mon âge mûr, j'ai fait vivre autre chose à mes proches, à mes élèves et étudiants. La tendresse ; love, love and peace. Cet évangile souverain de 1968. Que je comprenais toujours grâce à l'autre, celui du premier siècle. A l'extérieur, les mots doux, les gestes tendres, les pardons faciles, les complicités aimées ; à l'intérieur, la certitude d'être aimé et estimé quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, qu'on soit. On me permettra de retranscrire ici le propos-clé de Jean XXIII, cité la semaine passée, sur notre essentielle fraternité : c'est sur elle que j'ai le plus bâti. En rendant sensible l'amour qui s'y love. Parent face à son enfant, prêtre face à un paroissien, instituteur face à un élève, prof face à un étudiant, chacun - disait expressément le pape -  est toujours « un frère qui  parle, un frère devenu Père par la volonté de Notre Seigneur. Mais tout cela, ensemble, paternité et fraternité est une grâce de Dieu. Tout, tout. Et dans cette rencontre efforçons-nous de  recueillir ce qui unit, en laissant de côté, s'il y a lieu, ce qui pourrait susciter entre nous quelque difficulté. Nous sommes frères ! »

16:00 Écrit par Ephrem dans Arts | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

31/12/2007

La note juste

Samedi soir, sur Arte, le baryton Thomas Hampson chantait les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler. Le dernier lied, qui commence par "Die zwei blauen Augen... " m'a saisi, puis envoûté, ensorcelé. Déchiré aussi. Mon visage s'est couvert de larmes, je ne m'en suis aperçu que quand il a fallu me moucher, pour respirer. Debout dans la pièce, seul, je me demandais ce qui m'arrivait.

Je connais pourtant très bien cette pièce. J'en possède même en CD l'interprétation la plus célèbre, je crois, celle de Janet Baker, mezzo-soprano. Mais jamais je n'avais éprouvé l'ébranlement intérieur que me communiquait soudain cette voix grave, sans effet appuyé, comme un peu incertaine d'elle-même.

Le 11 avril 1838, Kierkegaard, dont je lis le journal depuis quelque temps, écrivait ceci, que je veux citer dans l'édition française de 1963 chez Gallimard : "Il en est de la vie comme des notes de musique : la note juste est une oscillation entre le juste et le faux, et c'est là sa beauté. La justesse de ton, dans un sens plus étroit comme la logique, l'ontologie et la morale abstraite - ici la justesse mathématique -, serait fausse pour le musicien." Que souhaiter à chacun, en cette dernière soirée précédant 2008, sinon la divine justesse de la musique ?

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