06/03/2012

Dialogue de la jeunesse

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La parole de Dieu est un silence où l’on pénètre pour en sortir instruit, toutes questions déposées, et le cœur dilaté. Rouvrant, à l’exemple d’une amie, le Citadelle de Saint-Exupéry (Pleiade, LXXIII p. 684), j’y trouve ce passage que j’avais lu puis oublié depuis soixante ans. J’en vois bien l’ingéniosité win-win (comme on ne disait pas encore), mais j’en goûte à nouveau (comme l’adolescent que je fus) la subtilité intellectuelle, le jeu logique dont, en ces temps-là, j’avais besoin.  

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Un seigneur berbère parle et se parle. « Me vint donc le goût de la mort ». « Donnez-moi la paix des étables, disais-je à Dieu, des choses rangées, des moissons faites. Je suis fatigué des deuils de mon cœur. » Il prie Dieu de l’instruire, et d’abord de lui montrer qu’Il existe vraiment, qu’Il n’est pas une projection de l’âme humaine. Au sommet de la montagne qu’il gravit, le double de Saint-Ex ne découvre « qu’un blog pesant de granit noir - lequel était Dieu. » Il se soumet, l’interroge. « Mais le blog de granit me demeurait impénétrable. »

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« Seigneur, lui dis-je, car il était sur une branche voisine un corbeau noir, je comprends bien qu’il soit de Ta majesté de Te taire. Cependant j’ai besoin d’un signe. Quand je termine ma prière, Tu ordonnes à ce corbeau de s’envoler. Alors ce sera  comme le clin d’œil d’un autre que moi et je ne serai plus seul au monde. Je serai noué à Toi par une confidence, même obscure. Je ne demande rien sinon qu’il me soit signifié qu’il est peut-être quelque chose à comprendre. »

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 Et j’observai le corbeau. Mais il se tint immobile. Alors je m’in-clinai vers le mur. « Seigneur, lui-dis-je, Tu as certes raison. Il n’est point de Ta majesté de te soumettre à mes consignes. Le corbeau s’étant envolé, je me fusse attristé plus fort. Car un tel signe,  je ne l’eusse reçu que d‘un égal, donc encore de moi-même, reflet encore de mon désir. Et de nouveau je n’eusse rencontré que ma solitude ». Donc m’étant prosterné, je revins sur mes pas. Mais il se trouva que mon désespoir faisait place à une sérénité inattendue.

10/01/2012

Je ne connais pas cet homme

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            Vous savez que j’ai, depuis quelques mois, grand mal à vous écrire, à concentrer mes idées, à trouver les mots qui se dérobent. A Noël, j’ai eu recours à Mauriac comme « nègre » magnifique pour vous dire mon bonheur de croire, en ces jours sombres où, comme dirait Bossuet, « je me meurs ».  Aujourd’hui, qui appellerai-je pour vous dire un autre bonheur, celui d’avoir vécu, aimé, joui de la Création et joué avec les Créatures, exposées comme moi  aux rigueurs des gendarmes ? Celui qui règne au Vatican ne peut décidément rien pour moi. Il me respecte, dit-il, mais il explique à cent diplomates que nous avons « menacé la dignité humaine et l’avenir même de l’humanité », rien moins, mes frères et sœurs homos unis devant la loi civile, et moi avec eux en unissant devant Dieu mon sort à feu mon Bruno. Je laisse le potentat romain patauger dans le délire où, comme jadis, « il jure et rejure de ne pas connaître cet Homme », celui que nous sommes, qu’il le veuille ou non. Et je vous confie plutôt à une certaine Pascale Robert-Diard, l’auteur d'une histoire délicieuse lue ce jour dans mon quotidien,  le Monde. Son titre :  Deux petites culottes au fil de la procédure.  Je  reproduis le texte sans autre autorisation que le plaisir qu'il m'a donné Et vous donnera. En le lisant, on se sent dans l'esprit de Jésus, lucide et patient, tel qu'il est décrit au chapitre 8 de saint Jean.  

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« Nous, soussigné gendarme X, agent de police judiciaire, sous le contrôle de l'adjudant Y, vu les articles 20, 21-1 et 75 à 78 du code de procédure pénale, rapportons les opérations suivantes : le 16 octobre, Mme T se présente à notre unité et manifeste le désir de déposer plainte contre X pour vol de linge. Nous enregistrons sa plainte. » Suivent dix pages de procédure, soigneusement cotées et paraphées. Elles commencent par la déposition de la plaignante : " J'avais étendu mon linge sur le fil à 11 heures, samedi. Je me suis absentée l'après-midi et, à mon retour, j'ai remarqué l'absence de deux culottes. - Pouvez-nous nous décrire les vêtements qu'il vous manque ? - Il s'agit d'une culotte blanche de taille 36 et une autre de couleur beige de taille 38. Je pense que mon voisin, M. Z, peut être l'auteur de ce vol, mais sans certitude. "

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Dans une petite ville d'Aquitaine, le gendarme X flanqué du maréchal des logis-chef Y vont le lendemain au domicile du voisin, pour lui annoncer sa convocation à la gendarmerie. Un mois passe. M. Z se présente à la date prévue. Il est retraité, un peu dépressif, et reconnaît tout de suite qu'il est l'auteur du vol. " Pourquoi avez-vous pris les deux culottes alors qu'il y avait d'autre linge ?- Qu'en avez-vous fait ?- Je suis rentré chez moi et je les ai mises dans le sac-poubelle.- En avez-vous parlé à votre épouse ?- Non, elle l'a appris quand vous êtes venus, elle l'a raconté à ma fille, qui m'a engueulé.- Pourquoi êtes-vous en mauvais termes avec vos voisins ?- Il fait du bruit le week-end avec sa tronçonneuse et le burin sur la ferraille. " Le gendarme X informe le procureur de la République. Celui-ci demande au voisin de dédommager sa voisine, en échange de quoi il prononcera contre lui un simple rappel à la loi.

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En décembre, la procédure s'épaissit. "Nous, gendarme X, sous le contrôle de l'adjudant-chef Y, poursuivant l'enquête en cours, joignons à la procédure l'attestation du dédommagement que nous remet Mme T, accompagnée du ticket de caisse d'un montant de 33,40 euros. Elle reconnaît avoir reçu un chèque correspondant de la part de M. Z. "  Le ticket de caisse de l'achat d'un "boxer Capucine" et d'un "shorty Joséphine" dans un hypermarché est enregistré dans le dossier.

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M. Z est convoqué une nouvelle fois. Le procès-verbal de " notification de rappel à la loi " est dressé. Le gendarme X reprend la plume : " Ce jour comparaît devant nous M. Z, auquel il est reproché d'avoir, sur le territoire national, frauduleusement soustrait une culotte blanche taille 36 et une autre culotte taille 38 sur un fil à linge au préjudice de Mme T. L'informons que, s'il était poursuivi devant le tribunal correctionnel, les peines maximales encourues pour les faits cités sont de trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Invitons le comparant à ne pas renouveler l'infraction. La personne affirmant ne pas savoir lire, lecture lui est faite. "  Mme T décide de maintenir sa plainte. Le procureur est à nouveau saisi. Décide de classer sans suite. Fin de la procédure.

Ce qui m’émeut et m‘émerveille dans ce récit, c’est ce qui n’y est pas dit, et que tous nous avons compris. La Vie qui s'en va, le Désir qui reste, et le mystère de la Sexualité, pareil à celui de la Trinité. 

 

 

 

02/08/2011

François et Ignace

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Je passe mes vacances à m’instruire sur les deux hommes dont l’image, sinon l’exemple, a le plus compté dans mon developpement religieux: François d’Assise et Ignace de Loyola. Le premier est mort en 1226 ; le second en 1556. Le premier est un poète, un aventurier, populaire, actif, jovial, - très généreux.  Son milieu est marchand. Le second est un soldat, un chevalier, raisonneur, homme de l’ordre, sévère - très généreux. Son milieu est, et restera, élitaire. Tous deux sont maximalistes : une fois amoureux, rien ne leur fut difficile. Mais l’amour ne fut pas tout de suite au rendez-vous de leur jeunesse, d’abord soumise aux idoles de cet âge. Ce qu'ils nommeront la « vaine gloire ». Il faut que Dieu lui-même vienne les appeler. Ce qu‘il fait. A Spolète pour François ; à Manrèse pour Ignace.  Tandis que tous deux sont malades et souffrent, il faut le dire. Dieu vient rarement par beau temps.

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C’est ce qu’ils étaient avant (et juste après) d’être saisis par Dieu qui m’intéresse. Qui m'intriguait hier et aujourd'hui me passionne. Ce qui se passe quand il a 25 ans pour François, quand il a 30 ans pour Ignace. Cette espèce d’autre baptême. Ce qu’ils sont alors, faut pas croire, ils le resteront à travers la grande œuvre qu’ils réaliseront. Nos défauts et qualités ne se modifient guère avec l’irruption du Seigneur. Ce qui sera transformé en eux sera le dialogue incessant avec leur Dieu, le vrai Dieu, Celui qui ne déçoit pas. Il fera connaître à François la « joie parfaite » qui est celle du dénuement ; et à Ignace, parmi d'autres grâces, la douceur des larmes qui accompagnent l’oraison quand elle déchire notre suffisance et ouvre sur le monde entier.

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Cela n’empêche pas l’âme innocente, que je dois pour partie à la vieillesse,  de relire la série des Chroniques de San Francisco, a quoi Maupin, qu’il en soit loué ! vient de donner un huitième tome : Mary Ann en automne… 

17:49 Écrit par Ephrem dans Actualité, Foi, Litterature, Plaisirs | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/03/2011

Bonne nouvelle et histoire drôle

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C’est décidé, et la décision me revigore. En avril, l’équipe cardiologique des Cliniques Saint Luc prend  « mon cœur en mains ». Finis les entrechats et autres extrasystoles de cet animal indocile, finie la course au pouls le plus rapide, - ou le plus lent selon le cas. En quoi consistera l’opération, ça, je n’ai pas bien compris. On parle d’ablation, mais de quoi ? Et « d’isolation de veines pulmonaires », qui mêleraient indument leur mouvement, si je traduis bien, à celui qui seul est prévu. En ce mois de mars, objectivement, rien n’est donc changé dans mon état de santé ; l’arythmie cardiaque mène toujours son carnaval. Mais subjectivement, je vais bien ! Savoir que mon mal sera pris de front, ou à la racine, je ne sais comment dire, me ressuscite. Ça ira ou ça n’ira pas, on verra,  mais l’essentiel pour moi est qu’on  fasse quelque chose. Invivable, en comparaison, est la double malédiction de penser que son moteur est trop vieux pour que le garagiste renonce à l’entretenir, et de constater qu’il est pourtant assez réactif pour qu’on ne se résigne pas à être au lit toute la journée… Bon. Changeons de sujet, ou plutôt traitons l’affaire d’autre façon. J’ai pour vous une histoire drôle.

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Je la tiens du nouveau diacre de mon village natal, qui a épousé la sœur d’un ami d’enfance. Cet ancien journaliste de Télépro, hebdomadaire qu’il créa dans les années 60, vient de publier à compte d’auteur (je crois)  un roman à la fois bien-pensant et révolutionnaire, dont l’écriture est sans prétention mais la lecture jouissive. On y rêve comme fait un enfant. Référence : Jacques DESSAUCY, La fille du pape, Mémory Press, 2010. Pour vous procurer le roman ou atteindre l’auteur, taper ici :  contact@memory-press.be. L’expérience ecclésiale de ce Jacques, vivant sans amertume mais sans aveuglement son statut de sous-prêtre marié en milieu traditionnel, confère à ses réflexions et inventions un intérêt supplémentaire. Faut dire que son « supérieur », le curé de Tellin, est un Africain qui lui laisse peu de place, à ce que j’ai vu : à la messe, le diacre ne se voit confier que trois missions. Dire l’évangile (mais jamais l’homélie), donner au public le baiser de paix, et lui distribuer la communion. Rien d’autre. Pour ça, une ordination ? Hm. Le curé, par chance, est d’un bon niveau intellectuel, il pratique une exégèse judicieuse et évite les leçons de morale intempestives. Avec un timbre un peu chantant, il lit, sans hésiter ni improviser, un texte de deux pages qui satisfait ses paroissiens. Bref, « Jacques » n’a pas à se plaindre du peu de travail que lui donne l’« abbé  Freddy » - puisque ainsi s’appelle ce prêtre curé, dont le nom de famille semble à ce point imprononçable pour toute la paroisse que son prénom lui tient lieu de nom officiel. 

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Le roman conçu par Jacques Dessaucy est un prône d’une autre sorte. L’histoire se passe dans les années 2020. Le nouveau pape est un veuf, père d’une certaine Béatrice, une femme toujours célibataire malgré ses 36 ans. Regardez-les page 152, par exemple,  en Côte d’Ivoire, où le pontife « Jean-Pierre Premier » fait au clergé local une visite éclair et imprévue, en évitant les solennités que nous savons. Il n’est pas question de messe. Mais de repas.

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« Le repas se déroula dans une ambiance détendue. Le pape commença à raconter certains souvenirs amusants de ses voyages en Afrique. Les évêques enchaînaient sur un  ton badin . Silencieuse, Beatrice observait.  Ce comportement rejoignait un phénomène qu’elle avait maintes fois observé lorsqu’elle avait eu l’occasion d’accompagner son père dans des rencontres ecclésiastiques. Quand ceux-ci mangeaient ensemble, ils ne discutaient habituellement pas des affaires de l’Eglise mais de choses profanes. C’était souvent des souvenirs, mais aussi des blagues. - Connaissez-vous l’histoire de paul et de l’inondation, fit le pape ? - Non, répondirent plusieurs voix. -Il y avait une inondation dans la vallée où habitait Paul. L’eau envahit sa maison. Puis elle monta, monta tellement que Paul dut se réfugier sur son toit. Une barque passa et invita Paul à monter à son bord. «Non, dit Paul, j'ai totale confiance en Dieu. Il va intervenir et me sauver. »   L’eau monta encore, obligeant Paul à monter au faîte du toit. Un canot à moteur arriva et l'invita à monter à bord. «Non, dit Paul, j'ai totale confiance en Dieu. Il va intervenir et me sauver. »   L’inondation se fit encore plus forte. Paul, au faîte de son toit, avait de l'eau jusqu'à la ceinture. Un hélicoptère arriva et se positionna au-dessus de Paul. Une échelle de corde se déroula. Le sauveteur lui fit signe de grimper. «Non, cria Paul, j'ai totale confiance en Dieu. Il va intervenir et me sauver. » L’eau monta à nouveau, tant et si bien que Paul fut noyé ...

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Au paradis
, il fut accueilli par saint Pierre.  - « Je voudrais déposer une plainte. »  - « Je vous  écoute, fit saint Pierre.»  - « J'avais totalement confiance en Dieu. J'avais la foi qu'Il allait intervenir et me sauver d'une inondation. Pourtant, je suis mort noyé. »  -  "Attendez, dit saint Pierre. Je vais voir.»  Il s'assit devant son ordinateur, tapota sur quelques touches puis déclara: - «Je ne comprends pas. On vous a envoyé une barque, un canot à moteur et un hélicoptère...»

 

Les évêques éclatèrent de dire. Béatrice reconnut bien là son père. Il aimait raconter des blagues mais celle-ci, plus qu'une blague, était une sorte de parabole.

24/12/2010

Dieu dort

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Au premier plan dans la pénombre,  une main de femme, levée comme une bénédiction, cache la flamme d’une bougie. Qui projette sa lumière sur la tête de l’enfant Jésus, habillé de blanc, et dormant du « sommeil du Juste ». Le visage du nourrisson attire d’abord mon attention, puis il m’invite à me tourner vers celle qu’il illumine, sa mère. Vêtue d’une robe pourpre, tenant son enfant sans le retenir, les yeux mi-clos sur un spectacle intérieur qui n’est pas le bébé, Marie semble exposée et nous exposer à la chaleur douce émanant d’un feu tout près, dans l’âtre.



Voilà donc le Verbe de Dieu : un verbe in-fans, qui ne parle pas. Le Verbe de Dieu dort. Qu’est-ce à dire ? Qu’est-ce qu’il y a là comme théologie ? C’est à Xavier Thévenot vieillissant que je dois ce genre de réflexion. Dieu vient sauver le monde, et il commence par passer des heures et des heures à dormir, comme tout nourrisson attendant tout de la seule prévenance de sa mère. On songe à cet autre sommeil plus tard, quand il sera adulte, dans une barque, tandis que les vents et les vagues se déchainent sur le lac de Galilée et que les disciples ont peur. Là aussi le verbe de Dieu se fie à des êtres humains. Sa mère, son père adoptif, ses disciples, l’Eglise. Avant de nous prêter sa force, quand besoin sera, Dieu s’en remet à notre petite sagesse. Sa « gloire », il la laisse d’abord à notre « bonne volonté ».

 

[Il y a aujourd’hui trois ans que ce blog a été instauré. Vais-je le clôturer ? 1. Il me semble avoir tout dit ; désormais un petit vagabondage au hasard dans mes archives suffit à renseigner le passant sur le double point de vue réaliste et mystique que j’ai proposé toute ma vie, avec enthousiasme. 2. Je suis fatigué. La fibrillation cardiaque apparue en 1997, soignée en 2003, est réapparue, plus invalidante, si bien qu’une  nouvelle procédure d’ablation est envisagée, malgré mon âge. Tuile. 3. De toute façon quelque chose doit changer, car rien n’est durable dans les procédés actuels de communication;  mais je distingue encore mal ce qui devrait éventuellement subsister – à part l’écriture, ce medium avec lequel je m’identifie. -  Merci aux lecteurs fidèles, particulièrement à ceux qui ont fait plus que me lire, qui se sont risqués à « commenter ». Ils peuvent encore passer ici de temps à autre, il y aura toujours un peu de lumière, j’imagine, - enfin des braises, sur lesquelles quelqu’un soufflera. Quelqu’un : vous ou moi… Et j’indiquerai un jour et comment un nouveau projet  pourrait être lancé – s’il l’est. En attendant, Dieu rende à chacun de vous, connu ou inconnu,  les richesses et les bonheurs spirituels qu’il m’a donnés]

26/11/2010

L'ancien chantage du christianisme

B16 images.jpgIl y aurait bien des choses à dire, concernant le livre d’interviews du pape Benoit XVI en vacances, offrant moins des idées nouvelles qu'un ton vraiment nouveau. Le pape interviewé six jours, vous voyez ça ! C’est unique dans l’histoire. Est-ce qu’on interviewe la reine d’Angleterre ? De Gaulle n’a accepté de l’être qu’à l’occasion d’élections décisives, après le premier tour en 1965, puis lors du référendum en 69. Mais prenons-y garde : ce n’est pas le pape Benoit qui s’exprime. Il le dit avec honnêteté, avec prudence aussi. Ce qu’il dit ne jouit pas de l’ « infaillibilité » reconnue au pape ; et pour une fois, il n’a même pas fait relire le texte par la Congrégation pour la doctrine de la Foi, comme il le fait normalement pour des propos qui engagent, ce qui montre au passage qu’il n’est pas un autocrate n’écoutant que son caprice, mais un pasteur travaillant en relative collégialité.

 

la rose, l'épine, l'épaule.jpgC’est donc ici le professeur Joseph Ratzinger qui nous parle, devenu pape, certes, mais qui l’oublie pour nous faire entendre le théologien qualifié qu’il est resté, homme de continuité plutôt que de progrès, vieillard pieux aussi que sa piété pousse à replacer au milieu du monde Dieu dont le monde s’est dépris. C’est le Bon Dieu, répète-t-il. Voire, répond le monde. Ce Dieu que nous avons encore honoré au XXe siècle voulait en effet nous « sauver ». Le salut, voilà qui était (qui est toujours, semble-t-il) la grande affaire. Mais voilà qui fait de nous au départ des condamnés. Condamnés à quoi ? Si c’était seulement au néant, au sommeil absolu de la mort, comme pour les animaux, cette promesse de salut serait la bonne nouvelle d'une vie éternelle. Mais historiquement, ce n’est pas ainsi que se présente le christianisme. Plutôt comme un chantage. Ce n’est pas "à prendre ou à laisser". Car à laisser les choses aller instinctivement, il y a risque de torture éternelle. « Pourquoi êtes-vous mis au monde ? Pour connaître, aimer et servir Dieu, et ainsi parvenir en paradis ». C’est le premier article du catéchisme de mon diocèse natal (Namur). Il ne s’agit pas d’être heureux, en paix, gentil : mais d’être ici-bas servant de à la Cour divine pour échapper au pire qui menace. A y réfléchir, je pense tout bas, puis tout haut : si l’Eglise a quelque chose à enseigner au monde, l’inverse aussi est vrai : elle avait quelque chose à apprendre de lui, comme le sentait Jean XXIII.

 

Ratzinger et Habermas - ImagesCAIBD9Y7.jpgVoyez ce que Mgr Ratzinger nous montre du Concile, qu’il dit en passant « non renouvelable », ce qui, le temps de son pontificat, a l'avantage de geler les faux espoirs. Vatican II, explique-t-il, a redéfini tant la destination (elle est faite pour lui) que la relation existentielle (elle fonctionne avec lui) de l’Eglise et du monde moderne. Après quoi il ajoute : « Mais transposer ce qui est dit dans l’existence et rester en même temps dans la continuité intérieure de la foi, c’est un processus bien plus difficile que le concile lui-même. » Traduction : c’était plus facile de voter alors les réformes que de les accorder aujourd’hui avec la doctrine de toujours comme je fais maintenant. Il ajoute avec pertinence : « D’autant plus que le Concile a été connu par le monde à travers l’interprétation des médias et moins par ses propres textes que presque personne ne lit. »  Ce qui explique le style médiatique du livre ! L’interviewé parle comme tout le monde – sur des sujets qui ne le supportent pas facilement.

 

fond et ton discordants.jpgJe mentionnerai ici à peine les propos sur l’homosexualité comme obstacle rédhibitoire à la prêtrise. Ils sont injurieux, et je redis à la dizaine de prêtres de sensibilité homo que je connais personnellement que leur travail dans l’Eglise m’a paru d’une plus grande fécondité que celui des ours myopes et autoritaires qui s’y prélassent en grognant. L’homophobie qui s’étale dans le discours de JR est plutôt signe de sénilité, d’emprisonnement inconscient dans  l’imagerie  mentale des années 30-40. Allons ! Ces préjugés contre les femmes, les juifs, les gays, les noirs, mon cher grand-père, Alfred Ier, mort à quatre-vingts ans en 1938, devait les avoir…  Je voudrais plutôt finir ce trop long blog par un beau texte, inattendu, de notre bon Joseph R. Je ne le commenterai pas, mais si des commentaires en sont faits, j’en serais ravi.   Et comment prie le pape Benoît ? demande soudain le journaliste.

 

22531_papeune.jpgRéponse. « En ce qui concerne le pape, il est aussi un simple mendiant devant Dieu, plus encore que tous les autres hommes. Naturellement je prie toujours en premier notre Seigneur, avec lequel je me sens lié pour ainsi dire par une vieille connaissance. Mais j’invoque aussi les saints. Je suis lié d’amitié avec Augustin, avec Bonaventure, avec Thomas d’Aquin. On dit aussi à de tels saints : Aidez-moi ! Et la Mère de Dieu est toujours de toute façon un grand point de référence. En ce sens, je pénètre dans la communauté des saints. Avec eux, renforcé par eux, je parle ensuite avec le Bon Dieu, en mendiant d’abord mais aussi en remerciant – ou tout simplement rempli de joie ».

21/11/2010

Christ, pauvre roi nu

jo seub - Who wants to live forever 13, 2008.jpgUne longue succession d’événements irrationnels ou déraisonnables, comme on voudra, dans le destin de l’Ihecs montois, « m’ obligea » à assumer sa direction en 1986. Délégué syndical et administrateur, j’avais auparavant manifesté mon inquiétude pour la survie de l’institution. On me demandait plus. Le « littérateur », l’homme des mots que j’étais, qu’il devienne  donc un homme d’action ! J’ai raconté cela ici, avec le reste, le dix mai 2008. Comment j’eus le sentiment que Dieu, sur la voie cahoteuse, me précédait - montrant où aller.    

 

L’Ihecs est restée jusqu’en 1993 au « troisième degré de l’enseignement supérieur Contrat CDI ens.catholique.jpgtechnique », c’est-à-dire qu’elle délivrait un diplôme que l’Europe ne reconnaissait pas officiellement comme une licence  universitaire. Du coup, l’engagement de professeurs se faisait sous des contrats établis par « la rue Guimard » (= le praesidium de l‘enseignement catholique). A l’article 3 de ces formulaires, on lisait que l’Ecole employeuse « appartenait à l’enseignement confessionnel, et plus précisément à l’enseignement catholique » ; et que son Pouvoir Organisateur était engagé « à enseigner et à éduquer les élèves sur base de la conception de vie fondée sur la foi et sur la morale catholique [faudrait une s, mais il n’y en a pas…], conformément [bien sûr] à l’enseignement des Evêques. » Après quoi cinq  articles exposaient les devoirs qui incombaient ipso facto au professeur signant le contrat, ainsi que la procédure qui serait suivie en cas de problème, dont le fait de « s’écarter publiquement et de manière durable, dans ses comportements, des règles de cette doctrine… ». Traduction : divorcés, pédés, concubins, cachez-vous. 

 

Je ne m’en suis rendu compte que peu à peu : même si cet embrigadement n’était que formel,  son énoncé seul, son libellé même était insupportable. En 89, Bruno était déjà une semaine sur trois à l’hôpital. J’ai consulté Alain, notre ami avocat, prié, puis décidé seul, un jour, de remplacer tout ça par un articulet en trois points, que j’ai fait dûment approuver sans problème par le P.O.  : « • Le membre du personnel prend acte qu’il enseigne dans un établissement régi par une philosophie ouverte d’inspiration chrétienne ; • il s’interdira donc, au sein de l’école, tout militantisme athée ou anti-évangélique ; • il garde néanmoins plein et entier son droit à la liberté de pensée et par conséquent d’expression hors duquel l’enseignement supérieur ne mérite plus son nom. »

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Je suppose qu’aujourd’hui, vu l’air du temps, ces trois propositions ont disparu. Que même vous, Monsieur Dubié, seriez tout à fait à l’aise dans cette école où Dieu permet comme partout qu’on l’oublie. Où il reste là, pourtant, croyez-moi. Taiseux mais aussi actif qu’aux temps jadis où j’y priais, David minable. - Actif ? dites-vous. Je ne vois pas. Où donc ? Dans les âmes.

06/03/2010

La foi c'est ça

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       Au peuple de ses charbonniers, c'est-à-dire à ses laïcs (laos en grec, c'est le peuple), l' Eglise, depuis les débuts, ne demande pas seulement une adhésion, mais une conviction. Dont l'objet est formulé dans le Symbole des apôtres, qu'on dit en langue véhiculaire, ou le Credo de Nicée, dit en latin. C'est le premier, le « Je crois en Dieu », qui est aimé, populaire : sa théologie est "par le bas", comme on dit, au sens où il montre l'action de Dieu dans l'Histoire, de la création à la vie éternelle. Avec des étrangetés qu'on ne retrouve pas ailleurs, et qui font plaisir : « est descendu aux enfers... » Le Credo, lui, exprime, à son début, une théologie "par le haut", offrant le résultat des discussions doctrinales de plusieurs siècles. Singulièrement sur la nature de Jésus par rapport à son père  : 'homo-ousios', de même substance, et non 'homoi-ousios', de substance semblable... Ainsi a tranché le concile de 325, grâce au jeune diacre Athanase, contre le vieil Arius, dont l'avis banalisant continuera à polluer la foi en Europe jusqu'au septième siècle... Que Jésus ait été Dieu, totalement et toujours, le chrétien de base n'en doute plus aujourd'hui. Qu'Il en ait eu toujours « conscience », qu'Il l' ait « su » de sa naissance à sa mort, voilà qui est pourtant problématique : le bébé dans la crèche, vrai Dieu mais aussi vrai homme, « en tous points semblables à nous hormis le péché », s'il a conscience de lui en ce moment, est-ce un bébé d'homme ? Et Jésus suant le sang au jardin de l'agonie, ne crie-t-il que pour la forme ? Pour « accomplir les Ecritures », comme on joue un rôle sans faiblir, un regard sur le personnage qu'on fait vivre, un autre sur celui qu'on est ? Impossible à penser.

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     Mercredi, dans une conférence à laquelle j'ai assisté à l'Aula Major des Facultés de Namur, un théologien de haut vol soutenait cette idée. Non pas comme la sienne, d'ailleurs : j'ai posé publiquement la question !  mais comme celle de l'Eglise. « Jésus se savait en communion parfaite avec le Père ». J'ai insisté : « se savait », ou « se sentait » ? Sourire de Marie, près de moi. Le théologien a repris les deux mots : se sentait, et se savait... Je proteste. Où passe alors l'humanité fragile, la nôtre, la seule que Dieu puisse partager avec nous ?

Il n'y a pas deux Jésus. A moins que cette théologie soit tellement par le haut qu'elle couvre la contradiction ?

18:31 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

12/02/2010

i carry it in my heart

 

Ben Rigau 'Nature rupestre'

e.e.cummings sans majuscules, c'est un poète américain de la première moitié du vingtième, un type qui ne voulait qu'un phrasé minuscule, progressant clopin-clopant avec les béquilles d'une ponctuation bizarre, parenthèses et points-virgules amusés (mais à part ça était un... un type instruit, malin, profond... ceux qui aiment le cinéma ont entendu un de ses plus étranges textes à la fin du film avec cameron diaz, « in her shoes », l'histoire de deux sœurs insupportables, l'une jolie à damner les anges et capricieuse à fatiguer le diable, et l'autre avocate à lunettes et chignon, et névrosée, toutes deux s'aimant comme des folles... non, non, rien d'incestueux, s'aimant comme des sœurs... mais aussi comme des amoureuses, je sais pas, je sais bien, ce n'est ni hétéro ni homo, c'est un poème d'amour et d'amitié, comme on veut, je  vous le récite, c'est de l'anglais de base,  tant pis pour l'accent, vous l'apprenez par cœur, vous le dites aussi bien à votre mère ou votre père qu'à votre femme ou mari ou votre fils ou fille, pas à quelqu'un que vous draguez, à quelqu'un seulement que vous avez dragué il y a des siècles, ou bien c'était lui (ou elle) qui vous a repéré, on ne sait plus,  depuis si longtemps, quelqu'un qui vous a tellement (fait( qu'il ou qu'elle est toujours en vous et vous en elle ou en lui... quelqu'un comme, disons comme

 dieu

 i carry your heart with me (i carry it in my heart)

 i am never without it (anywhere i go you go, my dear ;

and whatever is done by only me

is your doing, my darling)

 

i fear no fate (for you are my fate, my sweet)

i want no world (for beautiful you are my world,my true)

and it's you are whatever a moon has always meant

and whatever a sun will always sing   is you

 

here is the deepest secret nobody knows

(here is the root of the root and the bud of the bud

and the sky of the sky of a tree called life;

which grows higher than the soul can hope or mind can hide)

and this is the wonder that's keeping the stars apart

 

i carry your heart (i carry it in my heart)

 

j'emporte ton coeur avec moi ( je l'emporte dans mon cœur)

je ne suis jamais sans lui  (partout où  je vais, tu vas, mon/ma cher(e)

et tout acte fait par moi seul, c'est ton acte, mon/ma chéri(e)

 

Je ne crains pas le destin (car tu es mon destin, ma douceur)

Je ne veux pas d'autre monde (car, magnifique, tu es mon monde, mon vrai!)

et c'est toi qui es  ce qu'une lune  a toujours signifié,

et tout ce qu'un soleil  chantera toujours,  c'est toi

 

 voilà  le plus profond secret que personne ne sait

(voila la racine de la racine et le bourgeon du bourgeon ,

et la cime de la cime  d'un arbre nommé vie

qui croît plus haut  que l'âme ne peut l'espérer, ou l'intellect  le cacher

et c'est la merveille qui relie les étoiles distinctes...

j'emporte ton coeur (je l'emporte dans mon coeur)

 

19:00 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

30/01/2010

Jean Tordeur +

jean tordeur.

       

        Il est mort mercredi, on l'enterre aujourd'hui.  Deux « familles » qui semblent ne pas se connaître, aucune ne faisant référence à l'autre,  annoncent son décès chacune de son côté, dans la Libre  (et le Soir ?)... Et les deux citent de lui un texte différent sur le phénomène de la « disparition » qui l'a fasciné toute sa vie. La famille de Blaton, le 29 : « La présence est dans cette absence / Le règne dans ce dénuement / La parole au fond du silence / Dans cet arrêt, le mouvement » [1959]. Et la famille bruxelloise, le 30 : « Quand on aura sur nous tiré le drap / Et sous le sol couché nos apparences, / Enfin quittés par ce qui nous couvrait, / Dieu nous étant toute notre vêture / Quand on aura gratté nos impostures / Et déroché tout ce qui nous cachait,/ Femme, croyez, ce que je dis est vrai : / Nous entrerons dans l'unique aventure [1955]... C'est un de nos poètes, un vrai, qui ne joue pas gratuitement sur les sons et les rythmes : il a passé sa vie à interroger la mort comme un marin l'horizon. L'y voilà plongé.

bibl.Moretus 1952 

        Elle l'a beaucoup fait attendre, puisqu'il est né en 1920. Moi, j'avais 18 ans, et j'étais étudiant en Droit quand je l'ai rencontré, indirectement, en 52, à Namur, à travers ses Prières de l'Attente,  poèmes publiés chez Casterman en 1946 ou 47. Je trouve dans mon « journal » de l'époque huit vers de lui recopiés lors d'une de ces après-midi  passées à la bibliothèque Moretus des Facs, où j'allais tous les jours vers 17 heures découvrir et transcrire de quoi m'enchanter. Ainsi ce poème intitulé « Dormeuse », dont je commente sur mon cahier l'évidence sans signaler le sens enfoui :  « J.T. est étendu près d'une femme jeune qui dort d'un sommeil qui, tout à coup, se trouble : gestes de peur... » 

 jean tordeur hier

       

O Douce. Déjà triste au seuil de la journée./ Je lève près de toi la coupe que j'ai bue. / J'accompagne ta peur sur la route inconnue, /J'allonge près de toi ma douleur commencée.

Joyeuse enfant nocturne, entre dans les ténèbres./J'entoure de mes bras ton épaule fragile. /Voici pour tes yeux clos qui désertent leur île / Mon visage, masquant l'angoisse où tu vas naître...

17:40 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

24/12/2009

Le 7ième verset

mgr_am_leonard

 

Je ne suis guère suspect d'avoir un « boentje » pour l'évêque de Namur (c'est une faiblesse de cœur, en dialecte de Bruxelles). Cet homme est le symbole de solutions « dures » là où Jésus fut la clémence même ; en même temps il est d'une souplesse de chat pour plaire à ceux qui lui importent : le pape qui l'a fait sacrer, les médias qui en font un sacré clown côté Eglise, pas loin Clin d'oeildu ministre Daerden côté Etat. Sûr de lui comme s'il avait assisté à la création du monde, il tranche avec facilité de questions complexes, en négligeant tous les angles de vue qui ne sont pas le sien. Je pense qu'il met ainsi en péril de braves gens qui souffrent et se fient à lui, alors qu'il est plus habile à mutiler qu'à guérir ! Relisez son « Jésus et ton corps » (!). Sous-titre : « La morale sexuelle expliquée aux jeunes », 1ère éd. 1988.  C'est soufflant de naïveté. - Mais ça, c'est la morale. Pour l'exégèse et la compréhension de l'Ecriture, celle du dogme aussi, l'homme est intéressant. Longtemps prof d'univ comme fut Joseph Ratzinger, il explique bien. Il vient de réaliser un petit clip de Noël  que je vous invite à consulter. Ça vous changera des banalités.

Noël Bois d'olivier de Bethléem

Il joue là, pas trop mal, le grand papa avec des enfants intrigués, et, mine de rien, va leur livrer une méthode de lecture très riche. A eux et à nous. En quelques minutes,  il situe historiquement le grand texte de Noël (Luc, ch.2), et très vite isole dans le passage un seul verset, le 7e. Une portion de verset, même : située entre « elle accoucha » et « parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans la salle d'hôtes ». L'auditeur ne s'en doute pas, mais cela sera suffisant à l'exégète pour nous faire découvrir un monde. C'est un fragment double qui va nous être illuminé : l'emmaillota et le déposa dans une mangeoire.

 bebe-emmaillote_~Z41-384482

Pour la plupart des fidèles (moi compris), ce n'est là que la succession ordinaire d'actions suivant l'accouchement, avant l'arrivée des bergers. Mais André Léonard regarde ces mots, nous les fait regarder comme ils ont été choisis par Luc, selon un récit antérieur de Marie, peut-on croire. Il ne s'agit pas de véracité historique : même rêvés par Luc, ces mots diraient ce qu'ils disent avec évidence et qui nous est offert par l'Évangile. 1. Emmaillota, entoura jesus-descendu-croix-remis-mere-26de bandelettes, comme ce fut la manière de faire autrefois quand le bébé apparaît, et quand Jésus fut mis au tombeau. Cette naissance annonce d'abord une mort. Immédiateté du christianisme. 2. Dans une mangeoire : ce Jésus donnera son corps à manger, à la Cène, avant sa crucifixion. Eucharistie, le cœur du christianisme. Oui, dans l'exégèse sacrée, les textes s'expliquent les uns par les autres. A propos de la Visitation de Marie à sa cousine, « Christian » en a fait récemment une autre démonstration, allez voir. Pour ma part, comme j'ai salué sur son site l'herméneutique du Parisien, par ailleurs défenseur contre quiconque (dont le pape) des homos méprisés, je salue ici celle du Namurois, par ailleurs, hélas ! thuriféraire du totalitarisme romain contre les chrétiens attachés à leur liberté d'enfants de Dieu.

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21/10/2009

La vie augmente

arbre aux grands bras

Quand on nous dit : la vie augmente,

Ce n'est pas

que le corps des femmes

Devient plus vaste ; que les arbres

Se sont mis à monter par-dessus les nuages ;

Que l'on peut voyager dans la moindre des fleurs ;

Que les amants peuvent, des jours entiers,

Rester à s'épouser. Mais c'est tout simplement

Qu'il devient difficile de vivre, simplement.

 arbre dévoré par trois champignons                                                                 GUILLEVIC, "La vie augmente", in Gagner, Gallimard, 1949.

J'ai un peu honte d'être en panne d'inspiration comme je suis, je ne sais pourquoi. Patience, je ne vais pas mal, je n'ai pas l' H1N1, et je pense toujours à vous, comme à des soeurs et des frères obscurs, dans la nuit, et à qui je dois lointaine sympathie et prochain dévouement.

00:39 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/09/2009

Séductions tout autres

dominique rongvaux

 

     

Je reviens d'une soirée au Théâtre de la Vie, une des compagnies théâtrales subsidiées par notre Communauté française, et qui se devait, en ce jour où l'on fête cette institution, d'offrir à ses membres un spectacle choisi. Curieusement , ce n'est pas « tout » un spectacle qu'on présentait ce soir. Seulement deux actes d'une pièce de cinq, et encore : les dialogues de ces deux actes. « Mais qu'est-ce que tu allais chercher là, Ephrem ? » Ce que j'ai trouvé : la prose somptueuse, drolatique, et mystérieusement troublante du Dom Juan de Molière. Ayant autrefois « vu » cette pièce en classe de français avec mes élèves, du temps où j'enseignais dans le secondaire, j'en connais par cœur certaines tirades :  j'ai eu grand plaisir à les réentendre dans la bouche de jeunes interprètes, dont Dominique Rongvaux ci-contre. Mais j'ai « entendu » pour la première fois avec horreur une tirade dont la perversité m'a saisi, alors qu'elle m'avait jadis échappé. Ce Don Juan-là n'est pas un séducteur rendant les maris jaloux : c'est lui, le jaloux inapte à séduire, et qui vole et qui viole. Entendez :

Dom Juan - Moliere 

« Ah ! N'allons pas songer (dit Don Juan) au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au cœur, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble : le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenait  offensée...(...) Je vais enlever la belle.  »

Damien 

« Et l'ami Damien ? On l'abandonne déjà ? » Très provisoirement, rassurez-vous.  Je lui reviendrai vers le 11 octobre, quand l'Eglise, après 120 ans de vérifications en tous genres, lui concédera enfin le passeport requis pour qu'il siège au Paradis avec les officiels. J'ai acheté hier un exemplaire de la thèse de doctorat d' Hilde Eynikel, publiée ce mois-ci en traduction française  chez Racine, sous le titre « Le Père Damien, un saint parmi les lépreux. » Les premieres pages me comblent déjà, je vais dévorer ça avec gloutonnerie, mais je dois avoir digéré le tout avant d'en bien parler. Damien : l'anti-don  Juan. C'est le malheur d'autrui qui le mobilise.  O séduction christique !

00:20 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

30/08/2009

Le chien et l'ange

Chien aime chien

 

     Dans « Vaisseaux brûlés », une œuvre littéraire où l'auteur procède par ramifications et dont le terme est du coup imprévisible, Renaud Camus mentionne au paragraphe 417-4 « une phrase de Sartre... sur la tristesse des chiens, qui leur viendrait, d'après lui, de leur incapacité à comprendre ce qui se passe autour d'eux. » Il commente, en trois temps. D'abord : « Et que les chiens les plus aimés, les plus gâtés soient tristes, inexplicablement, de cela on ne saurait douter. Tout leur est mystère. Longtemps ils ne savent même pas qu'il y a de la mort. Notre comportement est pour eux inintelligible. » Deuxième temps : « Et nous sommes tristes, nous aussi, de ne pouvoir rien leur expliquer, de ne pouvoir pas leur dire que nous allons revenir, quand nous les quittons, ou que nous agissons pour leur bien, quand nous leur imposons des traitements qui les font souffrir. » Troisième temps : « Mais surtout, si nous sommes tristes de leur tristesse, c'est que leur incompréhension nous fait comprendre la nôtre, et que le manque de sens, pour eux, de ce qui les entoure, de nos gestes, de nos émotions, de nos absences, ne fait que refléter, en bien moins insondable, le manque de sens de l'univers à nos yeux, des desseins sur nous de l'existence, ou de l'absence de Dieu. » Puis l'auteur clôt son propos grave par un plaisant aveu : « Seigneur ! Je ne comprends même pas ce livre-ci ! Je ne sais plus comment il s'agence ! Et je n'ai plus la moindre idée de ce qu'il peut bien raconter, vingt paragraphes en amont...  »

Têtes à changer, vers 1600, anonyme, in Laborit 

     Ce Camus-là, pour n'avoir pas eu le prix Nobel, n'en est pas moins un écrivain de première valeur ; hors ligne, certes, et en conflit avec son époque, comme les plus grands artistes. Il a compté pour moi. Salué par Roland Barthes himself à son entrée en littérature, en 1975 (il n'a pas 30 ans alors), c'est un formaliste de haut vol, à la production abondante et régulière. Agréablement « poli », dans l'écriture et la morale, chose rare. Il va rencontrer une audience fidèle et fervente, mais pas le grand public qu'il déroute. Il s'impose, en trois occurrences, à trois lectorats différents : dans le monde homosexuel que « Tricks » ébahit dès 1979, autant pour la précision de cet auto-reportage que pour la prétention d'innocence et de fraternité qu'il contient. Plus récemment, le monde des détenteurs de chiens le porte aux nues en 2003 pour sa « vie du chien Horla » ; on crée et lui attribue le prix « 30 millions d'amis. »  En 2000, enfin, et cette fois très injustement, le monde de l'édition et de la culture lui fera un grotesque procès d'intention pour un prétendu antisémitisme dont est évidemment dépourvu ce xénophile assez raffiné pour aimer dans l'étranger ce qu'il a de différent. A l'époque, je suis moi-même allé à son secours, à mon humble niveau.

 escher_le-vent-copie-1

Mais revenons à la citation de Sartre, et au commentaire camusien. Y a-t-il  vraiment tristesse à ne pas savoir ? Le sceptique fidéiste que je suis fondamentalement n'en est pas convaincu. Je vis comme si Dieu existait, je lui parle comme s'Il était là, j'attends le retour du Christ dans la foi : nul besoin pour moi d'explications. L'évidence de l'amour me suffit. Quant à nos bêtes, ne sont-ce pas comme des enfants plus affectifs que réfléchis, elles qu'une caresse par celui qui s'en va suffit à tranquilliser ? Alors, finalement, pourquoi trouvè-je ce texte si beau que je vous le retranscris ?

 ANUBIS STATUE CHIEN

 Parce que le hasard qui, me fait trier mes papiers pour m'éviter d'être étouffé par eux, m'a remis sous le nez ce texte autrefois sélectionné ; parce que Renaud Camus est un diariste dont je ne cesse de m'inspirer depuis que j'écris un bloc-notes (!), même si sa métaphysique n'est pas la mienne ; parce que son concept de « bathmologie » recouvre un goût que j'ai, à savoir celui de reprendre une idée reçue sous un point de vue adverse de celui qui l'a déjà emporté ;  parce que j'ai eu un chien, jadis, choisi par Bruno à Veeweyde, et mort un peu avant lui ; parce que je n'ai jamais voulu  remplacer ni l'un ni l'autre. Me demandant : Que signifie ce lien qui unit l'homme et l'animal domestique ? N'est-ce pas le lien symétrique, et parallèle,  ici chair et là esprit, de celui qui unit le même homme et son ange gardien ? 

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11/08/2009

Guerre et paix

homme-animal

 

    Colette n'est pas une moraliste. Elle n'a rien de normalisant, et à vrai dire, c'est ce que j'aime chez elle. Avec la puissance des sens. Des cinq sens. La façon de voir, de flairer, de tâter, et les mots pour transmettre au lecteur ses sensations. Rien d'artificiel, jamais. La nature parle. Les instincts, que la culture dissimule plus souvent qu'elle ne les affaiblit, sont là, violents, dominés, qui sont si plaisants à considérer.

 Dans cette nouvelle, le regard ne se porte pas, comme d'ordinaire, sur l'amour conjugal, ni le lien parental (encore que...), ni les fréquentations sociales. Mais sur un rapport caché, public pourtant, et parfaitement admis. On en parle d'autant moins qu'on y goûte avec innocence : le rapport qu'on entretient avec les animaux domestiques. « L'animal de compagnie. »

 tortue-terrestre

  Ici quatre liens : d'un côté,  l'auteur (Mme Colette) et ses chiens, et la petite fille et sa tortue. Ils sont là sans y être. Ce sont les référents ordinaires. Le chien, ou plutôt « ses chiennes » pour une grande dame, quoi de plus convenable et qui vous pose dans le monde ! La tortue, elle, c'est l'animal rêvé que n'importe quel parent peut donner comme jouet à ses enfants : c'est presque une chose ; la  rétractabilité de la tête, la dureté de la carapace, la mobilité réduite, tout y est sans péril. Les chiennes pour les dames et les tortues pour les enfants, voilà des attachements convenables sur lesquels il n'y a... justement : il n'y a rien à dire. C'est le degré zéro de ce récit.

 guêpards amoureux LLB 090810

   En face deux hommes. Seuls. Au moins dans la narration : pas de foyer en vue. Mais non, pas seuls Chacun d'eux a son attachement, sa passion, sa définition incarnée. Observez qu'il s'agit pourtant d'amours marginales, étrangères aux « bonnes mœurs », je veux dire aux mœurs majoritaires. Donc inexplicables. Pour l'homme au renard, il y a bien ces tranchées où, dit-on, l'homme et la bête auraient accidentellement fait connaissance, au milieu de bombardements : c'est le danger qui les a liés. Pour l'homme aux poules, aucune justification n'est avancée. Que le propriétaire ait été un ancien paysan monté à Paris contre son gré n'expliquerait rien : à la campagne, un poulailler est un enclos populeux sans tendresse, autre chose qu'un couple fût-il de volailles.  

 C'est la nécessité de sortir leurs bêtes qui va mettre en présence ces deux puissants amours. Dont chacun des propriétaires sait intellectuellement qu'ils ne vont pas ensemble. Seul le coq a flairé quelque chose lors d'un rapprochement purement spatial. Les maîtres, non. L'intelligence ne suffit pas pour comprendre le réel

 l'homme et l'autre

Dans le parc à cent mètres de chez moi, les gens se rencontrent, qui ont des passions qui ne s'harmonisent pas. Marocains et Turcs se parlent pourtant poliment, mais sur les bancs où ils s'assoient, gardent leurs distances. Chômeurs européens et pensionnés arabes en djellaba ont la conversation facile,  chaleureuse quelquefois. Mais qu'on parle d'Israël et le climat changera. C'est la vie.

 

La mauvaise pensée, c'est-à-dire cette malice originelle en chacun qui le pousse à prendre barre sur autrui, elle est toujours là, mais somnole. Elle ouvrira l'œil un jour, chez celui des deux qui se croit le plus fort, et que l'aventure du changement est susceptible d'exciter -«  Quittons les propos sur le temps qu'il fait, pour voir... ! Non, il n'y a a pas de danger, nous sommes entre gens de bien. Prenons un petit risque. » Je donne donc du jeu à ma passion, c'est-à-dire à mon instinct de... De prédateur. Non, je ne suis pas cruel, je suis vivant seulement, coming out, sortons du trou, prenons du champ. Je crée l'événement. Mais il faudra que l'autre n'ait pas la vue étroite d'un gallinacé... Ce qu'il faut espérer, mieux : ce dont il faut s'assurer préalablement, c'est que l'autre soit vraiment amoureux de son coq et de sa poule. Son coq à lui, sa poule, ses enfants.

 COLERE

   Si beau, si épique et héroïsant qu'il soit, le dernier paragraphe du récit, avec la brusque lucidité de chacun sur le conscience de l'autre, le « même effort pour rentrer dans la vie ordinaire », le recours simultané à l'ultime « prudence des braves gens », que l'on peut appeler conscience mais qui est présenté ici comme instinct de conservation, fait peur, et même fait mal.  

   Il y aura toujours, sous la conversation pacifique des gens de bien, de violentes oppositions d'intérêts qu'il est sage de ne pas sous-estimer. La paix - hormis en Dieu, quand nous seront morts - est toujours liée à la prudence.... N'approchez pas  de trop près! Mais aussi à un amour : je protège les miens.

16:29 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/08/2009

Donner du jeu

   La période estivale n'est pas la plus indiquée pour engager la discussion sur des sujets sérieux, cela se voit au ralentissement général des échanges dans la blogosphère où j'ai mes habitudes. Je me soumets donc à la nonchalance qu'impose le soleil et me contente de transcrire pour vous une nouvelle magnifique de Colette, trouvée aux pages 59-69 du recueil « La femme cachée », édition originale, Flammarion, 1924.  Titre :  Le renard. Ça donne à penser (à rêver ?) sur le lien entre l'homme et les bêtes, et, si vous allez jusqu'au bout, sur le mystère du Mal - le « péché originel ».  

 renard-239140

    L'homme qui mène promener son renard au bois de Boulogne est à coup sûr un brave homme. Il croit faire plaisir au petit renard, qui fut peut-être son compagnon de tranchées [en 14-18], et qu'il apprivoisa au son affreux des bombardements. L'homme au renard, que son captif suit caninement au bout d'une chaîne, ignore que le renard n'est, en plein air, dans un décor qui peut lui rappeler sa forêt natale, qu'un esprit égaré et plein de désespoir, une bête aveuglée par la lumière oubliée, enivrée d'odeurs, prête à s'élancer, à attaquer ou à fuir, - mais qui a le cou pris dans un collier ... Sauf ces détails, le bon petit renard apprivoisé aime son maître, et le suit en traînant son rein bas et sa belle queue couleur de pain un peu brûlé. Il rit volontiers, - un renard rit toujours. Il a de beaux yeux veloutés, - comme tous les renards. - et je ne vois rien de plus à dire de lui.

 colette poules

    L'autre brave homme, l'homme aux poules, émergeait vers onze heures et demie du métro d'Auteuil. Il portait, rejeté derrière l'épaule, un sac d'étoffe sombre, assez ressemblant au sac à croûtes des  chemineaux, et gagnait, d'un bon pas, les tranquilles futaies d'Auteuil. La première fois que je le vis, il avait posé son sac mystérieux sur un banc, et attendait que je m'éloignasse avec mes chiennes. Je le rassurai, et il secoua avec délicatesse son sac d'où tombèrent, lustrés, la crête rouge et le plumage aux couleurs de l'automne, un coq et une poule qui piquèrent du bec, grattèrent la mousse fraîche et l'humus forestier, sans perdre un seul instant. Je ne posai pas de questions inutiles, et l'homme aux poules me renseigna d'un mot:

    - Je les sors tous les midis que je  peux, c'est juste, n'est-ce pas... Des bêtes qui vivent en appartement...

    Je répliquai par un compliment sur la beauté du coq, la vivacité de la poule ; j'ajoutai que je connaissais bien aussi la petite fille qui emmène « jouer» sa grosse tortue l'après-midi, et l'homme au renard...

    - Celui-là n'est pas une connaissance pour moi, dit l'homme aux poules ...

colette b57v4o9m 

    Mais le hasard devait mettre en présence le maître du renard et celui des poules,  dans un de ces sentiers que cherche l'humeur solitaire des promeneurs guidés par la crainte des gardes et la fantaisie d'un chien, d'un renard ou d'une poule.

    D'abord, l'homme au renard ne se montra point. Assis dans le fourré, il tenait paternellement son renard par le milieu de son corps serpentin, et s'attendrissait de le sentir crispé d'attention. Le rire nerveux du renard découvrait ses canines fines, un peu jaunies par l'oisiveté et la nourriture molle, et ses blanches moustaches, bien aplaties contre les joues, avaient l'air cosmétiquées.

    A quelques pas, le coq et la poule, rassasiés de grain, prenaient leur bain de sable et de soleil. Le coq passait les plumes de ses ailes au fer de son bec, et la poule, gonflée en forme d'œuf, pattes invisibles et cou rengorgé, se poudrait d'une poussière jaune comme du pollen. Un cri léger et discordant, proféré par le coq, l'éveilla. Elle s'ébroua et vint, d'un pas incertain, demander à son époux :  « Qu'est-ce que tu as dit ? »  Il dut l'avertir par signe, car elle ne discuta pas et se rangea avec lui au plus près du sac, - le sac, prison sans piège ... Cependant l'homme aux poules, étonné de ces façons, rassurait ses bêtes par des: « Pettits, pettits !... » et des onomatopées familières.

 

     Peu de jours après, l'homme au renard, qui, croyant bien faire, donnait à son petit fauve ce plaisir de Tantale, jugea honnête de révéler sa présence et celle de son renard.

    -  Ah ! c'est curieux comme bête, dit l'homme aux poules

    - Et intelligent, renchérit l'homme au renard. Et pas pour deux sous de malice. Vous lui donneriez votre poule qu'il ne saurait quoi en faire.

    Mais le petit renard tremblait, d'un tremblement imperceptible et passionné, sous sa fourrure, tandis que le coq et la poule, rassurés par le son des voix amies, et d'ailleurs obtus, picoraient et bavardaient sous l'œiJ velouté du renard. Les deux amateurs de bêtes se lièrent, comme on se lie au Bois ou dans une ville d'eaux. On se rencontre, on cause, on raconte l'histoire que l'on préfère, on verse, dans l'oreille inconnue, deux ou trois confidences qu'ignorent vos amis intimes, - et puis on se sépare à la hauteur du tramway 16, - on n'a livré ni le nom de la rue que l'on habite, ni le numéro de la maison ...

 

    Un petit renard, même privé, ne saurait fréquenter des poules sans en éprouver de graves désordres. Celui-ci maigrit, rêva la nuit tout haut, en son langage glapissant. Et son maître, en regardant le nez fin et fiévreux du renard se détourner de la soucoupe de lait, vit venir à lui, du fond d'un vert taillis d'Auteuil, une vilaine pensée, à peine distincte, pâle dans sa forme mouvante, mais déjà laide ... Ce jour-là, il causa de bonne amitié avec son ami l'homme aux poules et donna distraitement un peu de jeu à la chaîne du renard, qui fit un pas - appellerai-je un pas ce glissement qui ne montrait pas le bout des pattes et ne froissait nul brin d'herbe ? - vers la poule.

    - Eh là ! fit l'homme aux poules.

    - Oh ! dit l'homme au renard,  il n'y toucherait pas.

    - Je sais bien, dit l'homme aux poules.

    Le renard ne dit rien. Tiré en arrière, il s'assit sagement et ses yeux étincelants n'exprimaient aucune pensée.

 

    Le lendemain, les deux amis échangèrent leurs opinions sur la pêche à la ligne.

    - Si c'était moins cher, dit l'homme aux poules, je prendrais un permis sur le Lac supérieur. Mais c'est cher. Ça met le gardon plus cher qu'aux Halles. 

    - Mais ça vaut la peine, repartit l'homme au renard. Qu'est-ce qu'il a pris, l'autre matin, un type, sur le petit lac!  Vingt-huit gardons et une brême plus large que ma main.

    - Voyez-vous l

    - D'autant que, sans me vanter, je ne suis pas manchot. Vous me verriez lancer la ligne ... J'ai le coup de poignet, vous savez... Comme ça ...

    Il se leva, lâcha la chaine du renard et fit un magistral moulinet de bras. Quelque chose de roux et de frénétique sillonna l'herbe, dans la direction de la poule jaune, mais la jambe de l'homme aux poules, d'une sèche détente, brisa l'élan, et on n'entendit qu'un petit aboiement étouffé. Le renard revint aux pieds de son maître et se coucha.

    - Un peu plus ... dit l'homme aux poules.

    - Vous m'en voyez tout ce qu'il y a de surpris ! dit l'homme au renard. Petit gosse, veux-tu faire des excuses à monsieur, tout de suite? Qu'est-ce que c'est donc ?...

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    L'homme aux poules regarda son ami dans les yeux et il y lut son secret, sa vilaine pensée informe et pâle ... Il toussa, étouffé d'un sang brusque et coléreux, et faillit sauter sur l'homme au renard, qui se disait au même instant : « je l'assomme, lui et sa basse-cour ... » Ils firent tous deux le même effort pour rentrer dans la vie ordinaire, baissèrent la tête et s'écartèrent l'un de l'autre, à jamais, avec leur  prudence de braves gens qui venaient de passer à deux doigts d'être des assassins.

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22/04/2009

Le baiser aux lépreuses

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     Un ami me téléphone des Landes, où il se refait une santé, dans un  village perdu, en chambre d'hôte. Dans une bouquinerie du coin, il a trouvé, pour se désennuyer, un roman de 1922 dont il me demande l'intérêt : Le baiser au lépreux, de Mauriac. Ce roman, je l'ai lu un peu avant ma 20e année. Il a compté pour moi, et davantage : pesé sur moi. Il  m'éclairait des coins restés obscurs de « la » vie. Vais-je m'expliquer ? C'est délicat, mais j'en ai raconté d'autres...  

Inaccessible

      Thème : Jean Péloueyre, fils « de bonne famille », vient d'épouser Noémi d'Artiailh, jeune fille de son rang. Problème : le marié est laid, en tout cas il le croit. Petite taille, long nez, dents gâtées, cet héritier qui a parcouru Nietzsche s'y est vu condamner. Il ne s'aime donc pas. Son mariage est une affaire arrangée entre son père malade et les parents de Noémi. Bien sûr, la nouvelle épousée est belle, mais timide, conventionnelle, sans personnalité.

     Ce n'était pas l'usage, à l'époque, de décrire les choses du sexe, censées aller de soi : l'écrivain ou le cinéaste passait toujours de la description du repas de noces au réveil du lendemain. Cela ne manquait pas de me préoccuper, moi qui, sans savoir clairement qui j'étais, n'avais pas besoin d'explication pour savoir que faire avec un garçon aimé dans un lit, mais me sentais mal à l'aise à la seule idée de prendre du plaisir devant une fille - ces âmes pures dont ma mère prétendait qu'elles ne jouissaient que par tendresse, par pitié, en somme, pour leur mari...Le court chapitre 5, sur la nuit conjugale d'Arcachon,  m'a bouleversé. Le voici intégralement.

Arcachon 

     « La chambre de cette maison de famille d'Arcachon était meublée de faux bambou. Nulle étoffe ne dissimulait les ustensiles sous la toilette, et des moustiques écrasés souillaient le papier de la tenture. Par la fenêtre ouverte, l'haleine du bassin sentait le poisson, le varech et le sel. Le ronronnement d'un moteur s'éloignait vers les passes. Dans les rideaux de cretonne, deux anges gardiens voilaient leurs faces honteuses. Jean Péloueyre dut se battre longtemps, d'abord contre sa propre glace, puis contre une morte. A l'aube un gémissement faible marqua la fin d'une lutte qui avait duré six heures. Trempé de sueur, Jean Péloueyre n'osait bouger, - plus hideux qu'un ver auprès de ce cadavre enfin abandonné.

   Elle était pareille à une martyre endormie. Les cheveux collés au front, comme dans l'agonie, rendaient plus mince son visage d'enfant battu. Les mains en croix contre sa gorge innocente  serraient le scapulaire un peu déteint et les médailles bénites. Il aurait fallu baiser ses pieds, saisir ce tendre corps, sans l'éveiller, courir, le tenant ainsi, vers la haute mer, le livrer à la chaste écume.  » 

 femme soumise

   Deux paragraphes, et tout est dit de l'horreur. Le lieu : une chambre nécessairement sordide, et, ce qui n'est pas moins angoissant, le retrait pudique des anges gardiens, honteux de cette scène obligée. Une prison donc, hors de laquelle il y a la mer... Le plaisir dont il « doit » être question est une lutte solitaire devant une femme sentie méprisante, qui ferme les yeux pour ne pas voir, comme les anges. Lutte pour bander ! Quand tout vous y pousse, à 20 ans, à condition que Maman ou le Devoir ait le dos tourné. Glace de cadavre vivant ! Six heures de lutte. Que Mauriac lui-même ait été homosexuel, comme on l'a su ensuite, et qu'il n'ait jamais cédé à son penchant, qu'est-ce que ce chapitre y ajoute comme enseignement, sinon que cette retenue ne fut pas vertu mais tragédie ?

   Et le deuxième paragraphe, s'attardant sur les malheurs de cette femme soi-disant profanée, monte au comble de l'horreur. Péloueyre qui n'a fait que ce qu'il devait faire, qui a donc subi on ne sait comment ce qu'on appelle son « plaisir » et qui fut une épreuve, lui ne mérite aucune pitié. C'est la jeune fille qui est salie, et qu'il faut livrer à la chaste écume.

GDoré - ragno 

   J'ai su, à la lecture de ce chapitre, soigneusement recopié et appris par cœur, que je ne me marierais jamais s'il fallait que mon mariage ressemble à ce supplice. Comment ne voyait-on pas, à l'époque, que ces lignes étaient un thrène sur l'infortune fatale des pédés pères de famille ? 

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20/04/2009

L'avis de l'abbé Mugnier

Mugnier (abbé)

 

     J'extrais pour vous, du « Journal de l'abbé Munier » (Mercure de France, 1985) le tranquille jugement sur Mauriac d'un contemporain bienveillant qui le fréquenta entre 1923 et 1937. L'abbé Mugnier était un ecclésiastique bonhomme, connu autour de 1900 et jusqu'en 1940 par sa fréquentation inlassable des salons parisiens, où il jouait les pique-assiette, dirait-on aujourd'hui, et où, à l'époque, il était accueilli avec faveur, sans doute moins pour la générosité de ses absolutions que sa hiérarchie trouvait faciles (il a tout de même converti Huysmans) que pour l'admiration, la vénération qu'il montrait pour les artistes autant que pour l'art. L'écrivain qu'il portait aux nues était Chateaubriand, dont l'ombre alors était pâlie, mais qui, dûment mort, pouvait  rester dans les esprits l'Enchanteur du feu siècle. Par contraste avec les abbés mondains, le vicaire jamais curé de Saint-Thomas-d'Aquin ne joua pas les hommes du monde, ce monde qu'il louait pauvrement comme loue un locataire plutôt qu'un laudateur. L'habit qu'il avait pour y figurer détonnait, mais n'étonnait pas : c'était la tenue des ecclésiastiques de base, soutane élimée et souliers ferrés. Un déguisement comme un autre, pensera-t-on ? Un uniforme, selon son "journal d'un curé de ville". Moyennant quoi, pour la postérité, il reste, hélas !  « l'aumonier des duchesses »

 Mauriac rêveur

    

     Aumônier, il le fut plutôt de la confuse paroisse des gens de lettres. Diariste à ses heures, il a laissé, entre 1923 et 1937, dans ses papiers pour mémoire, vingt-quatre mentions de Mauriac. Les voici toutes, lorsqu'elle s'accompagnent d'un « jugement » :  il est « follement sensuel et très catholique, d'un catholicisme qui n'est pas le mien » (21.02.1923) ; c'est « un homosexuel qui s'ignore, selon Bourget » (13.06.1923) ; quelqu'un qui « trouve que le problème de la chair est insoluble. Il considère que l'idée chrétienne là-dessus est ce qu'il y a de plus vrai. La destinée tourne autour de ce problème, c'est par là que l'homme s'avilit ou non » , -  ce qui amène le prêtre à rouvrir son cahier et conclure le même jour avec prosaïsme : «  Il n'a pas assez de santé pour être un païen » (01.03.24).  Plus tard : « Hier, Mauriac disait que l'Eglise a raison de donner de l'importance à tout ce qui touche au sexe. Il s'agit là d'une orientation de la vie » (15.3.27) ; « Il sent bien l'opposition qui existe entre l'ordre de la nature et l'ordre de la grâce. Il constate que la nature humaine est déchue, qu'il y a dans la chair un principe de destruction » (24.06.28). Puis, quand l'écrivain en a assez d'aimer plus qu'il n'est aimé, quand il donne finalement congé à sa souffrance, avec un rien d'ostentation, et s'en remet pour ne pas mourir aux soins martiaux d'Altermann, un prêtre "opus dei" de l'époque, le bon Mugniez propose un diagnostic que ne renierait pas le marxiste en lui improbable :  « Il a peur du péché, mais lui est-il si facile que cela de pécher ? » (11.01.30).

Bien vu. Pour Mauriac, le grand commandement n'est pas d'aimer Dieu et son prochain comme soi-même. Il est d'être chaste. Quel christianisme de malheur !

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16/04/2009

Mauriac, homo ?!?

Mauriac pileface

 

     Sur les deux rayons de ma bibliothèque consacrés à Mauriac, sa vie, son œuvre, ses convoitises et ses hauts le cœur, Jean Lacouture (630 pages) et Violaine Massenet (500) avaient eu tout loisir de m'instruire en détail sur le héros de mes trente ans. Je flairais bien «  les « chemins de la mer » empruntés par ce terrien pour atteindre la côte Atlantique où les jeunes gens sont d'autant plus désirables qu'ils ne le savent pas, ceux qui vivent avec innocence les impudiques plaisirs de l'Eden perdu. Rappelez-vous ce phrasé grandiose de la concupiscence tout à la fois approchée et, au dernier moment, tenue à distance : « La vie de la plupart des hommes est un chemin mort et ne mène à rien. Mais d'autres savent dès l'enfance qu'ils vont vers une mer inconnue. Déjà l'amertume du vent les étonne, déjà le goût du sel est sur leurs lèvres, jusqu' à ce que, la dernière dune franchie, cette passion infinie les soufflète de sable et d'écume. Il leur reste de s'y abîmer, ou de revenir sur leurs pas. »

 mauriac par barré

     François, en effet, est toujours revenu sur ses pas. C'est la doctrine reçue chez les Mauriaciens, et j'y ai souscrit. Et voilà qu'un certain Jean-Luc Barré (646 pages rien que pour le premier tome couvrant la seule période 1885-1940) entreprend aujourd'hui de réformer la Doxa, en nous inondant d'informations nouvelles que nous avions pourtant l'impression de posséder. Avec l'assentiment du dernier fils de « l'illustre écrivain » (Jean Mauriac, 84 ans tout de même), Barré propose une « biographie intime » qui défend, entre autres choses bien connues et moins privées, une thèse dont on ne pensait pas qu'elle pût ni susciter un  intérêt, ni (encore moins) causer de scandale. Noms et preuves à l'appui, Mauriac fut un homosexuel pratiquant. Ah ? prince charmant.jpeg

     Jean, le fils, nuance dans les gazettes : homo, certes, mais sexuel, j'en doute. Ce qui remet sur pied la doxa et invalide Barré. Le fils ajoute joliment que l'homosexualité en actes ne l'indignerait pas, mais, tout simplement, l'étonnerait. Est avancé comme amant majuscule par le nouveau biographe le nom d'un diplomate suisse, écrivain mineur, Bernard Barbey, qui, avec son épouse, fut aux époux Mauriac une compagnie passionnée et fidèle. Bernard, donc, le prince charmant ? Hm. D'abord, quel rôle ici jouèrent les femmes ?

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27/02/2009

Revoyure

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     Vous pourriez croire qu'en me privant deux mois de votre commerce, et en renouant avec vous le jour où l'Eglise inaugure un temps de pénitence, j'aurais sous-entendu que votre fréquentation m'était pénible : comme un devoir auquel je me serais résigné, une mode à laquelle je me serais soumis. La réalité est très différente. J'éprouve à vous écrire, à écrire pour vous, lecteurs dont je ne devine pas le profil en dehors des quelques correspondants assez gentils pour se manifester de temps à autre, de vivantes, de vitales, de violentes émotions. C'est indépendant des réponses reçues, qui me donnent un autre type de joie, et dont je traiterai une autre fois. Le plaisir dont je parle  à présent est lié à l'expression écrite, et à son statut tel que je le vis. Mon interlocuteur est atteint sans délai (magie du blog). Et sans gêne pour lui : il ne lit que si, et quand, il en a envie. Il est pourtant (et c'est heureux pour moi qui écris), physiquement absent, peu imaginé, dans l'impossibilité de censurer la parole qu'il n'aime peut-être pas, et que je m'apprête à énoncer ; parole que, s'il était là, devant moi, la courtoisie dont j'ai le culte me garderait dans la gorge.

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      La liberté vis-à-vis de lui n'est pourtant pas fantaisie ni anarchie. Ma pensée subit la médiation (la dictature ? la dictée en tout cas) de la langue, avec sa grammaire, ses tours et ses mots pleins d'histoire, ses jeux rhétoriques qui sont tantôt des chances et tantôt des pièges, selon le contexte, je ne sais jamais. En plus, que je jouisse encore du système ne laisse pas de m'étonner. J'ai déjà tant servi l'écriture dans mon métier ; et dans ma carrière, je m'en suis tant servi ! N'en ai-je donc pas épuisé les charmes, n'est-elle pas la vieille maîtresse de Barbey dont je connais trop bien les humeurs ? Comment se fait-il qu'ici, dans ce blog obscur au masque mal attaché, qui ne porte pas à conséquences, elle obtienne de moi encore tant d'attentions et me donne en échange ce plaisir aigu ? Ah ! L'écriture...

1-cheval a cru - sedent1 

      Oui, parfois, je la sens frémir encore sous mes cuisses comme un cheval monté à cru, obéissante, allant exactement là où je veux qu'elle aille - et parvenant là où je ne sais pas moi-même que je veux qu'elle arrive. Alors c'est l'exultation, l'orgasme, si l'on veut (!). Il n'est pas rare mais n'est pas obligé et jamais attendu : moment où, après d'autres promenades à travers ma langue où j'ai erré pour passer le temps, j'ouvre des yeux surpris, émerveillés ou scandalisés, c'est selon, devant le spectacle insoupçonné auquel, ainsi mené, soudain j'accède. Je me relis, et d'un coup c'est la stupeur. « C'est donc ça ma foi, ma vérité, ma pensée. Mes amours. Mon amour.  »  

1-aterre le cowboy 

     "Parfois". Car je suis à un âge où le cavalier, plus jamais n'est assuré de son aptitude à monter. Il ne sent plus toujours la bête, elle qui ressent ses étapes d'insensibilité. Dit prosaïquement, les périodes et les   circonstances se multiplient où je ne parviens pas à faire un paragraphe qui se tienne, où je ne trouve pas la fin d'une phrase commencée, où les idées qui se succèdent en moi ne s'enchaînent pas logiquement, sinon d'une logique dont les lois m'échappent. Les rênes flottent. 1-max-dupain-sunbakaustralie-484x424D'où l'orgueilleux propos de s'arrêter, de sortir de piste, de devenir sans trous rouges un « dormeur du val » - les rêves étant encore accessibles, colorés, mais devenant incolores, puis noirs. Me reste, pendant ce carême, à promettre (à Dieu, à vous, à moi ?) de continuer ma course sans ralentir l'allure, et risquer avec courage le péril des chutes, ou, moins grave et plus humiliant, de la gaucherie, de la disgrâce, du discrédit. Jusqu'au modeste partage de l'opinion, à la distribution des bonjours, et la pétrification du sourire.

09:00 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/12/2008

Flaubert version corrigée

chameau de Flaubert

 

   Il y a des gloires littéraires qui sont peut-être des idées reçues. Flaubert, qui a fait le catalogue des secondes, est peut-être moins haut que ne pensait Sartre dans la liste des premières. Jugez de mon étonnement à l'incident suivant. Qui est, je vous préviens, superficiel, ou pour reprendre un beau mot de mon infographiste préféré, « léger ». L' « Ephrem » de ce jour n'est donc pas fournisseur de propos éthiques, mais esthétiques (!).

Luchini BourgG  Moliere 

   L'autre lundi, au Grand Journal de BeTV, Fabrice Luchini faisait la promotion de son dernier spectacle : « Le point sur Robert ». Comme toujours un jeu de citations d'écrivains classiques, avec des commentaires où l'accent autobiographique est plus accusé que d'habitude (Robert est son vrai prénom). On connaît le comédien : monstre à deux faces. Parfait lorsqu'il reprend le rôle du Dr Knock, illustré par Jouvet, ou lorsqu'il joue quelque monomaniaque tel  le Jourdain de Molière. Insupportable aussi, dommage ! par son stratagème répétitif d'histrion à l'hystérie terrifiée, qui, pour n'être pas interrompu, emplit tout l'espace où il paraît, et ne finit aucune phrase sans qu'une autre ait déjà commencé. Il est  l'Excès, avec majuscule. Quelque chose d'à la fois consternant et envoûtant.  Je rechigne à ses ruses d'enfant mal aimé, mais je sais gré à l'homme des trésors qu'il trouve dans nos caves et qu'il remonte au jour.

 Bovary

   Ce soir-là, à Michel Denisot, Ariane Massenet, et au fils Bedos, il dit brusquement, comme s'il la trouvait sur place, une phrase si belle que je me la répète aussitôt pour n'en rien oublier ; puis je la note sur un papier qui traine. Lisez  : « Nous voulons dans nos écrits émouvoir les étoiles, et nos romans ne font que faire  danser les ours ». Flaubert, ajoute-t-il après un temps (Bien sûr, Luchini  ne « vole » rien, il fait ce que font les étudiants et les gens cultivés : s'approprier ce qu'ils ont appris...) - Je suis pantois. Musicalement (c'est ma première sensation) j'ai entendu quasiment deux alexandrins, 3.4.3.3 /4.2.4.2, où la syllabe supplémentaire de la première proposition écarte heureusement le corset malvenu du code poétique : puisqu'on parle prose, on parle en  prose ! Visuellement (deuxième sensation) on perçoit ici d'emblée  l'opposition sémantique du vouloir et du faire, du projet et du résultat, réalisée phonétiquement par l'antithèse des étoiles et des ours : [w]a, voyelle vélaire la plus ouverte ; ou, la plus fermée ; et métaphoriquement par les images contrastées d'astre pur et de bête brute. Une heure après, j'y pense encore. Magnificence d'un texte. D'où vient vraiment cette phrase ?

 St google priez pour nous

   Je prie Saint Google, préposé aux objets perdus plus efficace que Saint Antoine. Réponse : Madame Bovary, mais sans référence précise ; et les citations diffèrent les unes des autres, dans les divers lieux où je les trouve, ici ou ...  Madame Bovary, cet idéal du genre romanesque (paraît-il), j'ai lu ça, bien sûr, mais il y a si longtemps. Comme je « souille » tous mes livres de signes cabalistiques dans les marges (au crayon ! bibliophilie oblige ! au crayon), je dois pouvoir retrouver le passage, qui a dû m'émouvoir jadis. Et en effet : chapitre XII de la IIe partie, édition Pléiade, page 500, pile. -  Emma sent que Rodolphe lui échappe, et multiplie les mots d'amours. Mais...

flaubert à 35 ans... 

   « Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles n'avaient pour lui rien d'original : Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l'éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres : comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » 

Flaubert à 25 ans 

   On n'est pas ici en classe de français ni en cours de lettres, et je vous laisse apprécier ou non cette succession de (beaux) lieux communs : le libertinage, loin d'instruire, trompe ; les mots d'amour se ressemblent, et la répétition lasse ; la parole humaine, qui voudrait « attendrir les étoiles », n'est apte qu'à « faire danser les ours. A faire coucher, quoi ! Osons deux critiques pédantes «ensemble flaubert-18ansque» prudentes à l'élève Gustave. Un tambour n'est pas propre à ce qu'on y batte des « mélodies », mais seulement des rythmes. Et un ordre des mots plus efficace, plus littéraire parce que produisant ce qu'il dit,  aurait voulu que vous postposiez l'évocation des ours à celle des étoiles. Cela  aurait sûrement empêché que votre texte déserte ma mémoire...

 

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27/11/2008

En rire et puis lire

Lama dédaigneux

 

   J'ai quelques ennuis pour l'instant. Mesquins, gênants. Ils ne sont pas tels que j'aie à m'en ouvrir à « Dieu mon Ami » dans ma prière. C'est un nuage soudain et transitoire qui passe sur la lumière du monde - même pas : sur ce petit espace du monde où deux vieux amis et moi captons une lumière douce. De quoi s'agit-il ? A peine a-t-on perdu tout pouvoir, l'âge étant là, en démissionnant des différents mandats dont on était porteur que l'impolitesse, la muflerie même, de certains puissants du jour vous apprend, mieux qu'un sermon, que vous n'étiez déjà plus rien. Votre départ, on ne s'en est pas aperçu, on « oublie » même de le signaler. Et si une faute est commise, on ne s'en excuse pas à ceux qui en sont victimes, mais à ceux-là qui,  puissants encore, sont en situation de s'en plaindre efficacement. C'est plutôt humiliant, et j'avoue que je ne m'y attendais pas. Aurais-je dû ? Sans doute.

serment des Horace  David 

   En 1996, soumis, comme toute école supérieure, au décret de regroupement obligatoire, l'Ihecs que je dirigeais depuis 1984 a dû négocier une fusion avec cinq Ecoles qui lui ressemblaient peu. Mon Ecole, de type long et de niveau universitaire, avait d'autres traditions (indociles, libertaires, passionnelles, mais aussi magnifiquement créatives et généreuses) que les instituts de type court qui s'y adjoignaient ; ils formaient ainsi la « Haute Ecole Galilée », au nom à la fois masculin  et féminin, critique ici et tendre là, appel à la Renaissance et plus secrètement rappel de la Naissance. Bien qu'il n'y eût désormais qu'une asbl organisatrice, les instituts unifiés en droit, coalisés en fait, gardèrent leur autonomie, ce coalitionqui n'alla pas sans tiraillements au CA et au PO unitaires. Les années où l'Ihecs exerça l' « essentiel du pouvoir » (expression consciemment obscure, ces choses sont difficiles à expliciter), les choses allèrent bien, les vents mauvais furent aussi emportés que les feuilles mortes. Il est vrai qu'ils étaient rares, et que le feu doux de la courtoisie entretenait la chaleur entre les partenaires. Mais les postes sont tournants. Le recteur actuel de l'Ihecs, un fin musicologue qui est aussi prof à l'UCL et fut un temps directeur de l'EJTA, l'European Journalism Training Association, voit aujourd'hui sa juridiction limitée pour cinq ans au département type long (master en presse & information, et master en communication appliquée). Et tout naturellement, pour HEG, le  climat communicationnel cède le pas à un climat économique qui... mon Dieu ! en ces temps de débâcle bancaire ... n'est pas... pas des plus... pas Ihecs 50, sigleheureux. D'autant que cette année est jubilaire pour l'Ihecs, fondé en 58 ; d'autant que d'autres regroupements sont dans l'air du temps. Louvain aurait des ambitions qui exclurait les types courts. Alternative : une « coupole » bruxelloise rassemblerait les enseignements supérieurs cathos, depuis St Louis jusqu'aux types courts... J'dis ça, j'dis rien. J'sais rien d'ailleurs : ce que j'ai entendu en assemblée visait à rassurer tout le monde, donc à ne pas « informer », selon ce que de bons profs enseignaient ... à l'Ihecs ! Reste que la crise est là qui pourrait annoncer des  mariages pas toujours désirés. Mais déjà, elle contraint sûrement à un management plus rigoureux -  ce qui ne veut pas dire moins fraternel. Au contraire, il me semble. Si j'étais encore membre de la maison galiléenne, je donnerais cette consigne primordiale au grand Chef :  Smiling....

 Coeur ds les mains

 

   Si cette affaire est trop mince pour que j'en bassine les oreilles de Dieu, ou les vôtres (enfin, vos yeux de lecteurs, plutôt)(c'est fait, change de disque, bavard), j'ai un autre plaisir en réserve. Goûtons, je vous invite. La langue, la littérature. L'ordre où peuvent être les mots, en français : tout un art. Soit cette phrase mine-de-rien de Gide, dans son journal : « J'aperçois, lorsque je veux me recoucher, dépassant la crête de l'armoire en face de mon lit, une tête de python dressée qui, bientôt, n'est plus qu'une tringle de fer. » Cet ordre des mots (tête de python -   tringle de fer) réalise dans l'esprit du lecteur la méprise subie par l'auteur, le lecteur éprouve la sensation exactement comme Gide. Un autre ordre eût été possible : tringle, puis python. Du genre : « En me couchant, la tringle de fer qui dépassait la crête de l'armoire en face de mon lit me sembla une tête de python dressée ». Mais ce deuxième ordre, logique à coup sûr, n'a plus rien de psychologique. Il a remplacé la littérature « qui réalise » par la confidence qui « relate ». Voilà une observation que je dois à Jean Ricardou (il me semble), quelque part dans ses Problèmes du nouveau roman.

Monde jadis 6949098 

   Même effet dans ce jugement d'un critique littéraire à propos de je ne sais quoi : « La phrase ressemble alors à une houle, à cette respiration de toute la terre, quand, au bout d'un quai, quelqu'un d'aimé, tiens, apparaît. » Mettez « apparaît » juste après « quand » (essayez), et il n'y a plus d'effet littéraire. - Ici, j'ai la référence  sûre dont tout le monde (et moi le premier) se moque bien : Bertrand Poirot-Delpech, journal le Monde, 16 avril 1976... De quoi voyager pour rien dans un autre royaume, le tout petit, celui de l'Homme :  le langage. Celui des mots, apparu chez les Akkadiens - selon Bottero - après celui des choses, le Sumérien. 

 

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06/10/2008

Art poétique

fileuse de Poulet

 

   Ce qu'est un poète, je l'ai appris chez Valéry, dont j'ai publié dans ma prime jeunesse une interprétation de « la Fileuse », qui a eu l'honneur d'être longtemps mentionnée dans la Pléiade (VALERY, œuvres, II, p. 1689). Non qu'elle fût brillante, mais à cause d'une méthode d'analyse strictement interne, grammaticale et phonologique, que m'avait transmise Jean Guillaume, poète wallon, et que j'avais appliquée, en la théorisant s'il vous plaît avec une totale rigueur, étudiant servile et affamé que j' étais alors. Ce qui amenait à voir cette femme, « assise, au bleu de la croisée », « lasse, ayant bu  l'azur » et « dormeuse [qui] file une laine isolée »  comme entrant dans la mort.  - Tu es éteinte / au bleu de la croisée où tu filais la laine. - Avais-je tort ou raison ?  Aujourd'hui, je tiens ce dilemme pour absurde. Une interprétation n'est pas vraie ou fausse : elle est cohérente ou incohérente.

Arbre 

   Plaisir à piocher (ou pignocher ?) dans les Cahiers de l'homme de Cette (ou Sète...). A trouver, dans «Autres rhumbs » (publiés en 1927), ce signe d'une exigence stylistique qui relève d'une autre raison que la raison commune. « Je cherche un mot qui soit : féminin ; de deux syllabes ; contenant P ou F ; terminé par une muette ; et synonyme de brisure, désagrégation ; et pas savant, pas rares. Six conditions - pas moins » (Ibidem, p. 676). Pareilles exigences donnent des vers fabuleux, faits comme celui que je vais citer, qui ne dit pas seulement, qui produit le chant des branches dans le vent : « Vous me le murmurez, ramures !  ô rumeurs » (Charmes, p.126). Pourtant, on observera avec  insolence que les six conditions précitées sont plus impressionnantes qu'inaccessibles : « fracture », ou bien « fêlure », voilà qui répondrait à la demande...

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   Valéry est un maître du vers. Pour sa prose, assertive en diable, et pontifiante (type Nous autres civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles), il ne m'a séduit qu'en deux ou trois occasions, entre autres par sa compréhension du génie absolu de Victor Hugo, et aussi par cette description de M. Teste, son double à lui, en qui j'ai cru quelques années trouver aussi le mien : « Il  était l'être absorbé dans sa variation, celui qui devient son système, celui qui se livre tout entier à la discipline effrayante de l'esprit libre, et qui fait tuer ses joies par ses joies, la plus faible par la plus forte, - la plus douce, la temporelle, celle de l'instant et de l'heure commencée, par la fondamentale, - par l'espoir de la fondamentale » (Ibidem, p. 18)

Assouline03   Récemment, dans le blog de Pierre Assouline publié dans « le Monde », j'ai découvert trois strophes d'un  Valéry inédit. Poésie dite « érotique » (!) :  franchement, je n'y vois aucune trace du "jeu", qui est pourtant une caractéristique essentielle de l'érotisme. Ici, c'est une passion qui s'exprime, avec de la simplicité. Jugez-en : 

"Jeanne, ton corps me suit. O mains pleines de Jeanne / O pensée où revient ton silence et ta voix / Et ce mélange d'ombre à l'été qui se fane / Que nous venons de boire au fond mourant des bois.../

A peine je te quitte, une Jeanne songée / Appuie un être tendre à la table où j'écris ; / Où mon coeur tout à coup se la forme allongée / Et mon labeur se trouble au sein de mes esprits. / 

Nos soucis, nos ennuis, nos devoirs, nos ouvrages / Ne sont devant l'amour que du bonheur perdu. / O baisers précieux, ô les caresses sages, / O Jeanne, enchantement du travail suspendu".

22:50 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

24/04/2008

Diversion

diversion

 

   Jouons, voulez-vous ? Je veux remettre à plus tard – au week-end prochain, sans doute -  le feuilleton impudemment commencé que je ne sais pas comment finir avec plus de pudeur, - mais la même véracité. Je dois au moins résister à la tentation de balancer sur le Net le contenu d’une longue, très longue lettre datée du 9 août 1959 et qui devait, à moyen terme,  modifier toute ma vie. Elle ne s’adressait qu’à moi, cette lettre. Elle révèle la complexité, la finesse,  l’intelligence, la peur aussi de son auteur, qui m’était attaché, et le dit. Comment en respecter la noblesse ? Elle n’était même pas censée avoir de réponse. L’expéditeur, chez qui j’étais allé pour en « discuter » et qui était alors absent me le précise dans une missive du 15 août : « Bien sûr vous me répondrez quand et comme bon vous semblera, si tant est que ma dernière lettre réclame une réponse ». – C’est dire l’étrangeté de cette histoire. Pourtant déterminante. Il me faut quelques jours encore pour en dégager, en condenser, dans mon esprit et dans mon écriture actuels, la substance et les conséquences. Curieusement, j’ai peur de ne pas m’exprimer avec justesse, et j’ai hâte, non de le faire, mais de l’avoir fait. Pour ensuite, comme Dieu le septième jour, me reposer. 

 

la_rochefoucauld   En attendant, et par désœuvrement, j’ouvre un Pléiade au dos rouge, XVIIe siècle, La Rochefoucauld. L’homme est connu pour son esprit chagrin, sa propension à découvrir  l’amour-propre dans les actions les plus désintéressées. Pour moi, j’ai surtout retenu de lui cette maxime-ci, que j’ai beaucoup jetée dans les conversations où les bonnes âmes font honte aux personnes éprouvées de se complaire dans leur malheur :  « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui ». Observez que la phrase n’a d’effet qu’à cause des deux dernières syllabes,  inattendues.

 

Nuance   Puisque je me réfugie dans des jeux formels, continuons. Cet écrivain classique serait de jugement changeant, ai-je lu. «  Les personnes faibles ne peuvent être sincères », écrit-il dans une édition, et dans une autre, plus tardive, le contraire, soit « les hommes faibles peuvent être sincères ». J’observe avec surprise que la présence ou l’absence de la négation implique moins une opposition qu‘ une nuance. Impossible, possible. Cela ne signifie pas encore que, dans la réalité, les faibles soient sincères…

 

21:55 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

10/03/2008

le premier livre comme plus tard le prem...

enfant qui lit

 

De ma première enfance, je garde encore un souvenir dont j’ai peu parlé : la découverte de la lecture. Les livres. L'incroyable,  l'insoupçonnable délice ! Pendant six mois entiers, ligne après ligne,  j'ai déchiffré  « Après la pluie le beau temps  » de la Comtesse de Ségur. Rien de plus banal, de plus simpliste. Mais c'est le premier ouvrage sans aucune illustration, ni photos, ni dessins, qui me soit tombé sous la main, à l'entrée à l'école primaire, le premier d'une série qui se terminera  quand je serai aveugle. Il n'y avait que des mots et des phrases courtes, je ne savais pas encore lire couramment (j'avais à peine six ans) - et j'étais emporté au ciel. Bonbons, jouets, camarades, tout avait disparu pour moi hormis ce livre, que je lisais au lit, à table, par terre, au jardin, dans la rue. Ma mère s'en irritait: rien à faire. Le premier livre agissait comme agit plus tard le premier baiser.

 segur, ctesse de

C’était quoi, l'histoire ? direz-vous. Eh bien, je n'en ai plus la moindre idée - sinon ceci. A un moment donné, le héros, « Paul »,  je crois, abandonnait sa fiancée pour aller combattre pour le Pape, chez les Zouaves Pontificaux. On appelait ainsi le corps des volontaires catholiques qui, en 1870, vinrent du monde entier défendre les Etats de Pie IX. Ce terme aujourd'hui fait sourire: aujourd'hui il me fait encore trembler. Car j'étais pétrifié.  Paul quittait le bonheur pour le Pape. Il y avait le bonheur, et il y avait le Pape, - et le Pape était plus que le bonheur. Imagine-t-on ce que j'éprouvais ? Un séisme de l'âme.  Pourtant je ne désavoue rien. Mme de Ségur n'avait pas tort. Il y a autre chose que le bonheur. Je sais seulement que ce n'est pas le Pape.

 

21:35 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

07/03/2008

Rhétoriques faciles

Abbé Maniet mon prof de rhéto

   - Te voilà en forme, on dirait. « Ce soir je repars au combat » - celui de l’écriture, puisqu’elle est ma maudite Mathilde à moi… - Tu as toujours eu du mal à écrire ? C’était une partie de ton métier, pourtant. – Dans ma jeunesse naïve, j’écrivais sans peine, en prose ou en vers, et c’était d’une grande platitude. Ainsi, en rhéto (on appelait ainsi la dernière année du secondaire), j’ai traduit en alexandrins classiques, dûment rimés, l’Antigone de Sophocle qu’on étudiait en classe par les moyens d’alors, c’est-à-dire en déchiffrant le texte sans juxta. Mon titulaire de classe, l’abbé Maniet, au Collège St Louis, médusé par mon habileté, fit jouer la pièce dans ma traduction à la fin de l’année par la troupe du collège. Il la fit encore éditer à ses frais, et la fit reprendre trois ans plus tard par une autre troupe… Cette traduction en vers me valut quelque célébrité à Namur, et quand je m’inscrivis aux facs, je vis bien que je ne passais pas inaperçu. Pourtant, quand j’ouvre aujourd’hui le texte soigneusement relié plein cuir par ma mère enchantée, je suis consterné. Ce n’est pas mauvais, c’est médiocre ; c’est fidèle aux lois de la grammaire, oui, c’est aisément intelligible, et cela respecte soigneusement les canons de la versification édictés par Philippe Martinon d’après Théodore de Banville. Mais la poésie en est absente. Poésie : une sensibilité à un discours secret, le discours formel.

 

   Un exemple ? Voyons la façon dont j’ai rendu le vers archi-célèbre  de

antigone1l’acte II, qui résume toute la tragédie : « Outoi sunechtrein, alla sumphilein ephun » ? En douze pieds sympathiquement hugoliens : « je partage l’amour et rejette la haine. » Comparez avec Sophocle. Ephun, « je suis née pour, faite pour », c’est ma nature, ma « physique » !  Puis l’opposition « outoi VS alla » : pas ça, mais ça… Quoi, ça ? Des deux côtés , le préfixe « sun », ou syn-,  puisque  l’upsilonn grec se convertit en y en français (sumbolos  = symbole). Sens : de toutes façons on partage, de toutes façon je suis dans un groupe. Lequel ? Ceux qui « echtrein » ou ceux qui « philein » ? Philein, tout le monde à deviné en partant du suffixe –phile, c’est aimer. Et echtrein  ? Eh bien, c’est un mot qui a deux sens à la fois, le sens passif d’être haï  par, odieux pour ; et le sens actif d’être haïssant de, haineux pour. Je résume : « Je suis faite,  pas pour être odieuse ou haineuse en groupe, mais pour aimer en communion avec autrui ».

 

   Après tout, ma traduction est fidèle au discours du « dessus ». Mais pour faire entendre le  discours " souterrain ", je dirais peut-être aujourd’hui : « Pour les contre, non ; pour les avec,  je suis faite !».

15:04 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

24/02/2008

Je t'offre un verre d'eau glacée...

OJPerier1

 

Il a vécu de 1901 à 1928, vingt-sept ans seulement ; rhumatisme articulaire aigu… Quelle époque ! Il avait tout pour lui : milieu bourgeois, aisé, riche même, un « citadin » de Bruxelles , un « promeneur », pour reprendre les titre de deux de ses recueils. Bref, rien à faire que vivre, et il est mort en pleine jeunesse. Madeleine Defrenne pour l’Académie Thérésienne en a dit l’essentiel, et sa thèse m’a enlevé autrefois l’envie d’aller plus loin dans l’exploration de ce poète discret, car nul ne pouvait mieux l’approcher que cette femme. Lisez ces huit vers. Des octosyllabes, cette fois ; et le même procédé de chute finale qu’hier - à propos, hier, c’était de Norge. Ici le jeune homme s’adresse à une femme aimée, enfin, aimée ?  une femme avec qui il ne partage rien. Un peu de vin, oui, et des caresses, mais c’est quoi, les caresses et la frénésie érotique où ne se communique pas le sang de Dieu ? Attention : Périer n’était pas croyant ; plutôt amateur des mythes gréco-romains, où Orphée et Dionysios sont sacrifiés. Mais qui peut empêcher un lecteur de le lire à la façon dont lui, lecteur, il sent les choses ? De remplacer même, s’il lui plaît, le troisième vers par « Garçon plus câlin qu’une bête », et de se consoler de la difficile solitude avec ces mots magiques ?

odilon

      

Garde ma récolte secrète

Et partageons ce peu de vin,

Fille plus douce qu’une bête,

Portant le masque du destin,

                                          

Déchirée, habile à sourire,

Et qui ne sais rien de mes dieux

Que le taciturne délire

Où je te confonds avec eux.      

 

 

 

 

15:57 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

23/02/2008

Huit vers...

chat10

 

 

   Ces huit vers font en ma mémoire comme une  ronde incessante, sans que j'en retrouve l'auteur. Ce n'est pas un poème d''enfance, il est par trop énigmatique : de quoi y parle-ton ? Du rêve ou de l'amour ? Ces heptamètres si réguliers... Un Belge, je crois. O.-J. Périer ? Thiry ? Norge ?  

Ne songeons qu'avec prudence

A ce pays bien gardé

Il ne faut pas se hâter

D'obtenir sa confidence.

Rêver est plus long et plus

Difficile qu'on ne pense.

Tu souris ? -  Tu as perdu

Ta première et seule chance...

23:41 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

13/02/2008

Mesquinerie, mais mais...

mauriac-sm    Mauriac devenu illisible, sauf comme journaliste… Cette irrévérence soudaine à qui a nourri ma ferveur d’adolescent croyant me poursuit comme une inconvenance qui ne me ressemble pas. Certes, sa hantise de la « chair », dûment matée en ce qui concerne le personnage officiel qu’il fut, ne sert pas son image. On sait enfin que Bien et Mal ne sont pas situés dans la forme du sexe de la personne qu’on aime, pas plus que – quoi qu’en dise Joseph-Benoît, l’indulgence plénière du Seigneur n’est accordée qu’à ceux qui pélerinent à Lourdes du 1er décembre 2007 au 1er décembre 2008 exclusivement…Les vertus et les vices que les romans mauriaciens mettent en scène ne sont plus celles qui nous préoccupent vraiment : la sexualité a sa juste place dans nos vies qu’elle équilibre, comme la nourriture, comme l’air pur et les sports de base ; quant à l’éradication des vices, nous sommes heureusement devenus attentifs à enrayer la pauvreté du monde en la partageant, à ouvrir les frontières, à réconcilier les races et les peuples. Là-dessus, le journaliste de l’Express reste un prophète. Voulais-je rien dire d’autre ? Non, pas consciemment.     On me permettra pourtant une timide offensive sur son terrain dominant : En fait de style, « d’écriture », comme on dit, tout est admirable chez le maître de Malagar. Pourtant… Dans son livre de 1964 sur de Gaulle, édition originale chez Grasset page 69, on tombe sur une idée nietzschéenne assez connue, selon laquelle ce qui ne nous « tue » pas nous fait vivre. Est expliqué ainsi comment le Général de Gaulle a exploité les obstacles qu’il a rencontrés. Mauriac écrit exactement : « Il fallait donc qu’il se brisât ou qu’il se bronzât »    Je sursaute. Ces subjonctifs imparfaits, nullement requis par la langue, même soignée, qui se contente de les tolérer dès qu’il ne s’agit pas d’«eût » et de «fût», sont ici d’un effet minable à cause des assonances. ZA/ZA, avec l’accent tonique !!! La casserole est d’autant plus bruyante que les subjonctifs imparfaits sont en eux-mêmes des signes de distinction, et si la distinction est grotesque, c’est même comique.     Le mystère ne s’arrête pas là. Le plus étrange est que l’écrivain ne faisait que citer – en en détruisant la beauté - une maxime célèbre de Chamfort, un moraliste du XVIIIe siècle, qui avait écrit, dans ses « Caractères et anecdotes », peut-être après avoir assisté aux horreurs de la Terreur (il est mort en 1794) la phrase synonyme que voici, d’une extrême musicalité :  « En vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze 

01:07 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |