10/12/2010

In paradisum

"Bruno crayon.jpgQuand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

 

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, là-haut, en bas, partout ...

 

C'est qu'elle n'avait peur de rien. Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque roche plate  et se faisait sécher par le soleil...

 

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le soir ...

- Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée.

 

La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient ... C'était le loup."

 

Un conte de Daudet. Bruno, de 1954 à 1985, a vécu d’abord trente ans d’enthousiasme et d’amitiés fortes. En 85, il apprend que… Il assume. Il supporte l’insupportable, va jusqu’à suivre une formation permanente d’initiation à la mort !  Le 10 décembre 1990, il s’éteint.  Je n’aurai qu’un maigre mot pour rappeler combien les dents de la Bête l’ont déchiré avant de le tuer, pour dire que son visage comme celui de tous les sidéens d’alors reproduisaient le visage émacié du Crucifié. Ce qu’il m’a laissé, après son départ, c’est un domaine imaginaire « si beau que les ruines m’en ont suffi ». Et puis avec le temps, quelque chose a changé. J’ai atteint l’âge qui éteint toute passion, j’ai fait à nouveau un vœu privé de chasteté, comme, le temps venu, d’autres prennent avec liberté congé de la vie. Et voici que resplendit saintement en moi, comme une merveille lointaine, ce temps béni que nous a donné le Plaisir, avec ses jeux, sa souveraine innocence, son défi absolu de toute autorité qui ne soit pas l’Amour. La volupté n‘est triste que pour les coeurs froids, elle est la richesse des pauvres, le don des simples. Avec moi, tu n’as pas eu ton compte, mon biquet. Tu n’as eu qu’une demi-vie. Mais je sais maintenant qu’on peut attendre de  Dieu (avec son corps, sans son corps, je ne sais, disait Paul) qu’il te paie pour moi ma dette de bonheur. Le destin te doit une demi-vie. A très bientôt, frère qui me précède, baisers partout. Et toi bénis-moi de loin, sur mon front, ma bouche, mon coeur… Mon âme. Qu’est-ce qui nous attend encore en Dieu comme bonheurs infinis…  

 

 

08/12/2010

Marie exceptée

  mille cieux.jpgLe genre humain  dont on exalte toujours la dignité quand on lui interdit le plaisir des chats et des lionnes, c’est pas grand-chose.  Un péché d’origine frappe les gens à leur conception comme une tare, sans que chacun y puisse rien. Heureusement, Dieu peut tout. Par exemple faire un monde aux galaxies inutilement innombrables, et gaspiller trois millions de spermatozoïdes par mililitre du sperme qui créera un être humain. Qu’il ait plu à ce cher Tout-Puissant de faire une seule exception en l’honneur d’une mortelle, comparativement, c’est pas énorme, mais soit, très bien, merci, c’est bien de l’honneur. Je m’en réjouis pour Marie, et je la félicite comme je féliciterais un voisin qui a gagné le gros lot.

 

 

Ingres, Sainte Marie mère de Dieu.jpgPourtant, si attaché que je sois à sa présence discrète, sa féminité, sa maternité, j’ai du mal à voir dans cette immaculée conception de quoi partager le délire de St Alphonse de Liguori, par exemple, dont je vous offre le début d’un prône, emprunté au site du Salon beige (mes mauvaises fréquentations, je sais).

 

Alphonse de Liguori.jpgTitre : Combien il convenait aux trois Personnes divines de préserver Marie du péché originel. Début du texte :  "La ruine que le maudit péché causa à Adam et à tout le genre humain fut immense, car, en perdant alors la grâce d’une manière si malheureuse, il perdit en même temps tous les autres biens dont il avait été enrichi dans le principe, et il attira sur lui et sur tous ses descendants, avec la haine de Dieu, le comble de tous les maux. Cependant, Dieu voulut exempter de cette commune disgrâce la Vierge bénie qu’il avait destinée à être la mère du second Adam, Jésus-Christ, qui devait réparer le mal causé par le premier. Voyons combien il convenait à Dieu et aux trois personnes divines de l’en préserver, le Père la considérant comme sa Fille, le Fils comme sa Mère, le Saint-Esprit comme son Épouse." 

 

Meryemana, maison de Marie.jpgSi malade que soit notre Eglise aujourd’hui, je sais gré au Ciel de l’avoir débarrassée de pareilles idéalisations.  Ce n’est pas ce qu’elle fut au berceau qui pour nous définit Marie, c’est, de l’annonciation à la pentecôte, ce qu’elle fit, et devint. Pour Dieu, puis pour Jésus, puis pour Jean. – J’ajouterai comme fait Paul (1 Co 15, 8), en bon  avorton: pour moi aussi sur les hauteurs d'Ephèse, au mont Bülbül, dans cette maison où elle est morte. Provisoirement. Salve Regina.

 

21/11/2010

Christ, pauvre roi nu

jo seub - Who wants to live forever 13, 2008.jpgUne longue succession d’événements irrationnels ou déraisonnables, comme on voudra, dans le destin de l’Ihecs montois, « m’ obligea » à assumer sa direction en 1986. Délégué syndical et administrateur, j’avais auparavant manifesté mon inquiétude pour la survie de l’institution. On me demandait plus. Le « littérateur », l’homme des mots que j’étais, qu’il devienne  donc un homme d’action ! J’ai raconté cela ici, avec le reste, le dix mai 2008. Comment j’eus le sentiment que Dieu, sur la voie cahoteuse, me précédait - montrant où aller.    

 

L’Ihecs est restée jusqu’en 1993 au « troisième degré de l’enseignement supérieur Contrat CDI ens.catholique.jpgtechnique », c’est-à-dire qu’elle délivrait un diplôme que l’Europe ne reconnaissait pas officiellement comme une licence  universitaire. Du coup, l’engagement de professeurs se faisait sous des contrats établis par « la rue Guimard » (= le praesidium de l‘enseignement catholique). A l’article 3 de ces formulaires, on lisait que l’Ecole employeuse « appartenait à l’enseignement confessionnel, et plus précisément à l’enseignement catholique » ; et que son Pouvoir Organisateur était engagé « à enseigner et à éduquer les élèves sur base de la conception de vie fondée sur la foi et sur la morale catholique [faudrait une s, mais il n’y en a pas…], conformément [bien sûr] à l’enseignement des Evêques. » Après quoi cinq  articles exposaient les devoirs qui incombaient ipso facto au professeur signant le contrat, ainsi que la procédure qui serait suivie en cas de problème, dont le fait de « s’écarter publiquement et de manière durable, dans ses comportements, des règles de cette doctrine… ». Traduction : divorcés, pédés, concubins, cachez-vous. 

 

Je ne m’en suis rendu compte que peu à peu : même si cet embrigadement n’était que formel,  son énoncé seul, son libellé même était insupportable. En 89, Bruno était déjà une semaine sur trois à l’hôpital. J’ai consulté Alain, notre ami avocat, prié, puis décidé seul, un jour, de remplacer tout ça par un articulet en trois points, que j’ai fait dûment approuver sans problème par le P.O.  : « • Le membre du personnel prend acte qu’il enseigne dans un établissement régi par une philosophie ouverte d’inspiration chrétienne ; • il s’interdira donc, au sein de l’école, tout militantisme athée ou anti-évangélique ; • il garde néanmoins plein et entier son droit à la liberté de pensée et par conséquent d’expression hors duquel l’enseignement supérieur ne mérite plus son nom. »

Pauvre Roi - imagesCAP5V0R6.jpg 

Je suppose qu’aujourd’hui, vu l’air du temps, ces trois propositions ont disparu. Que même vous, Monsieur Dubié, seriez tout à fait à l’aise dans cette école où Dieu permet comme partout qu’on l’oublie. Où il reste là, pourtant, croyez-moi. Taiseux mais aussi actif qu’aux temps jadis où j’y priais, David minable. - Actif ? dites-vous. Je ne vois pas. Où donc ? Dans les âmes.

19/11/2010

Des bouffeurs de curé le calotin curieux...

Josy Dubié.jpg   J’apprends par la RTBF mercredi midi ce que vous savez sans doute. Josy Dubié,  ancien sénateur, a claqué la porte du parti écolo dont il avait été une vedette. Il lui reproche de trop peu s’intéresser à la politique internationale, et aussi, je cite de Brigode au JT, d’être « trop catholique ». La lettre de renon est bientôt publiée : Ecolo serait devenu un « parti de bobos, dont [il] ne supporte[rait] plus « ni les dérives « libérales libertaires », ni les foucades monarchistes et calotines du « chef ». Il a écrit « notre » (chef), mais c’était torturer la syntaxe, je corrige donc comme a fait pieusement le Soir. Qu’importe. - Cela ravive en moi un flot de souvenirs.

 

dutilleul_philippe.jpgJosy Dubié, je l’ai connu par la bande, en 74-75, quand l’Ihecs était encore installé à Ramegnies-Chin près de Tournai. Je n’y étais prof à plein temps - c.à.d. huit heures de cours par semaine, chanceuse  époque ! - que depuis 1973  et, bien que toujours domicilié à Bruxelles, je voulais m’insérer dans la communauté étudiante, alors très politisée. On avait tous « fait » 68, mais le milieu n’était pas soixante-huitard au sens anarchique, comme on en a l’image. C’était plutôt un espace et un temps où les jeunes se voulaient tôt indépendants, adultes. Inventeurs d’eux-mêmes, à l’inverse de la génération Tanguydu XXIe siècle. Politiquement, c’était « à gauche, toutes ». A titre personnel, « dans une longue enfance on m’avait fait vieillir » au sein généreux de la compagnie de Jésus, comme raconté déjà, et, à mon retour dans le siècle, la disparition de mes père et mère m’avait trouvé tel qu’étaient ces étudiants : un homme à faire, seul, qui en voulait. Avec un trait caractéristique qui ne s’est jamais estompé : j’étais chrétien comme on a le sang chaud, comme on est asthmatique, comme on comprend le français. D’abord chrétien ; ensuite de gauche, puisque conciliaire, mais la révolution n’était pas mon idéal. Ni Castro, ni Che Guevara, encore moins Mao ne m’inspiraient. Par contre, la foi de Mauriac, la sensibilité de Françoise Giroud, la perspective de Mitterrand, voilà qui m’exaltait, me suffisait. Je me souviens d’une soirée chez Philippe Dutilleul, le futur auteur de Bye Bye Belgium, qui était alors étudiant en dernière année, et qui avait invité « Dubié, le grand reporter.»  Leur discussion portait sur les désordres mondiaux. Carole Courtoy, la future productrice de cinéma,  était là aussi.  Prudent, j’avais écouté et je n’avais rien dit.

 

Defossé.jpgPar la suite, à cause de ses émissions sur les « Travaux inutiles », j’ai été amené à apprécier le frère de Dubié, Jean-Claude Defossé. J’ai donc engagé ce dernier comme chargé de cours en février 1989, quand l’Ihecs alors nomade était à Mons. J’étais, comme le public, « épastrouillé » par sa façon humoristique et picturale de faire « voir » ce qu’il « disait.» Cela instaurait dans ses reportages un humour actif, lui permettant d’être outrancier sans être blessant. D’accuser sans faire la leçon. Par exemple ? J’ai oublié, je vais inventer, je me rappelle seulement la méthode, qui est prendre en main des jumelles à propos d’une question dont on dit qu’il faut y regarder de près. Mais il est aujourd’hui question de catholicisme, et M. Defossé, agnostique de bonne compagnie, n’était pas là-dessus aussi chatouilleux que son frère. Je me rappelle avoir discuté avec lui de ce qui était « possible » idéologiquement dans le monde des médias, à propos des valeurs… Lui plaisantait gentiment. Rappelait qu’il était au départ un artiste, professeur de dessin… J’ai tiré secrètement profit de sa sensibilité. En aménageant pour tous, bientôt, le formulaire de contrat professionnel, aussi bien CDD que CDI, de la façon que je dirai dimanche C’ est la fête du Christ Roi , ne me demandez pas le rapport…

21/08/2010

Quand le roi est noble

affiche 1950.jpg

 

     J'ai manifesté ici à l’égard de Léopold III une sévérité que je n’avais pas à l’époque. En 1950, je m’étais réjoui de son retour. Et j’avais vu comme une injustice son abdication, annoncée fin juillet et différée d’un an pour éviter une nouvelle régence. Le Roi, en effet, s’était soumis à un référendum rendu conforme à la constitution grâce au mot de "consultation populaire", et il avait eu pour lui 57% des votants. Pourquoi avoir cédé ensuite à la pression de la rue ? J’ignorais alors le texte scandaleux – parce que rancunier et outrecuidant - que Léopold III avait écrit en 1944, sous le nom de « testament politique. » Il y disqualifiait à sa façon quiconque, parmi les ministres du gouvernement de Londres, avait parlé et agi en s'opposant à lui. Et il exigeait des excuses. – Je ne comprends pas, je n’aimerai jamais  qu’un homme, au terme d’un combat où il est gagnant, éprouve le besoin de punir. Le pardon doit être naturel au vainqueur…  Moi-même, qui ne suis que moi, quand j’avais du pouvoir, une fois atteint l'objectif qu'il fallait atteindre, j’effaçais les ardoises. C’était moins vertu que nature.

 J.Franck remettant le prix Scriptores Christiani au Card. Danneels.jpg

Il y a cependant une très belle histoire à rapporter sur cet ultime Léopold, qu’après une entrevue  on quittait alors à reculons, avec trois inclinaisons de tête en chemin – disait le protocole. Je la tiens - comme tout abonné -  de mon voisin, le baron Jacques Franck, ancien directeur et toujours journaliste de La Libre Belgique, qui  l’avait entendue dans la bouche de la Princesse Lilian, veuve du Roi, au cours d’une visite au domaine d’Argenteuil où il avait été invité. L’anecdote est du Plutarque. Elle ne s’oublie pas quand on l’a lue : vous allez voir.  Le texte est ici transcrit tel qu’il fut mis en ligne dans ledit quotidien le 29 octobre 2003, quand Argenteuil n’avait plus d’occupants, la mort ayant fait son oeuvre. 

Lilian à Argenteuil.jpg 

Le journaliste, dans l'article intitulé " Souvenirs de la princesse Lilian", rend d’abord hommage à l’action de la Fondation cardiologique fondée par elle,  puis il se fait… disons personnel, et même romantique. Cet ancien élève des Jésuites a lu Balzac…  : « …le soleil de novembre baignait le grand salon où l’après-midi se prolongeait en une longue conversation à laquelle la princesse m’avait convié. Des fleurs embaumaient dans les vases, des photos constellaient les guéridons et les murs. Par les baies vitrées, le regard portait jusqu’à la ligne ondulante des cerfs qui paissaient à l’orée du bois. La princesse était habillée et maquillée avec une sobre élégance ; le soin  de son apparence constituait une marque de courtoisie à l’égard des visiteurs. Dans le canapé fatigué qu’elle affectionnait, elle m’apparaissait accordée, en son grand âge, à la lumière automnale qui dorait les arbres et les animaux du domaine, mordorait le silence du salon bruissant de souvenirs, et donnant l’image d’une sérénité conquise et comme éternisée qu’offre la peinture classique d’un paysage après l’orage. »

 cerf pas loin....jpg

D’une phrase, Jacques Franck évoque alors le climat d’hostilité outrancière qu’a connu cette femme dans son pays pendant un demi-siècle. Et le courage et la dignité mis à le traverser. Puis le voilà, le dernier morceau de souvenir, ce que tout le monde ignore, comme le mot de passe ouvrant à la clarté pour chacun nous le livre des rois et des princes : « A l’époque de l‘exil en Suisse, rentrant d’une partie de golf avec le roi Léopold, elle reçut un crachat d’un Belge posté sur son passage. Elle ne broncha pas. Mais se retrouvant seule avec son mari, elle lui demanda s’il avait vu ce qui lui était arrivé. Oui, répondit-il. Et tu n’as pas réagi ? Ce sont les risques du métier, répondit le souverain. Dure leçon, qu’elle n’oublia jamais. » - Précision si besoin est : ce n’est pas le crachat qui est dur à porter, c’est le fait pour un homme de devoir laisser injurier sa femme devant lui sans avoir, comme le premier venu, le droit de réagir.  

17/03/2010

Quand le sexe se montre (3)

Rustin

 

         

       Après la guerre - "...Je vous parle d'un temps Que les moins de trente ans Ne peuvent pas connaître" ... - je fus moi-même un enfant enfermé jour et nuit, sans pouvoir sortir même le week-end. L'internat se disait « séraphique », un qualificatif traditionnel de l'ordre franciscain, comme on dit « angélique » celui des Dominicains. Qu'est-ce que j'y ai vu, entendu, compris alors, à propos de cette irruption de la sexualité adulte dans l'équilibre fragile de la maturation ? Rien qui ressemble au tableau immonde façon Rustin ou Molinier que le sénateur Dubié exposait dans le Soir de lundi dernier. Cruellement, mais objectivement, je n'en doute pas. J'ai un autre témoignage à donner, parce que j'ai vu autre chose ailleurs, d'abord, et aussi parce que je regarde autrement. Avec piété, et pitié, pour toutes, toutes les victimes de l'oppression sexuelle d'avant 68.

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       Au pays séraphique, deux situations posaient problème.

 1. D'abord, la sexualité entre élèves. Elle était l'interdit absolu. Motif d'exclusion immédiate, sans justification. Elle existait pourtant : les renvois soudains n'étaient pas exceptionnels : deux ou trois par an. On comprenait de quoi il s'agissait à ceci qu'aucune explication n'était donnée : le supérieur entrait dans la salle commune, faisait sa communication en une ou deux phrases stéréotypées : « ...un tel et un tel... aujourd'hui... définitivement », et c'était tout. Nous n'en parlions pas entre nous, ensuite : nous n'en avions pas le droit, il y avait là de la honte. Le tabou était intériorisé : la consigne du silence, jamais  enfreinte. - C'est plus tard, à la fin de ma seizième année, qu'une "révélation" m'a été faite. Un événement n'ayant d'analogie profonde qu'avec celui qui transforma le destin de Paul de Tarse, la comparaison ne scandalisera que les grossiers. L'amour m'a trouvé, bouleversé, mis debout. Mes lecteurs les plus anciens savent de quoi je parle. Marche en Famenne, mon Damas en Syrie. Mais ce n'est pas ici mon sujet. Je  n'étais plus alors un adolescent.

 joseph et jesus

       

       2. De la part des adultes vis-à-vis des élèves, je n'ai jamais eu connaissance de violences odieuses, du moins quand j'étais dans l'âge où elles auraient pu me troubler. Là où je fus, et jusqu'à mes vingt ans où j'entre dans la Compagnie de Jésus, l'impératif de chasteté qui s'imposait aux nombreux clercs qui nous entouraient était matériellement respecté. Mais qu'il avait aussi, je le voyais, des contre-effets navrants ! Tel franciscain, tel jésuite, tel abbé, ils souffraient à l'air libre. Tantôt ils affichaient une dureté, une sévérité qui terrorisait, n'ayant ni amis connus, ni conversations faciles, ni même piété touchante. Tantôt leur besoin de tendresse s'exprimait doucement, sans qu'on sache que faire. J'avais douze ans, un jeune prêtre, surveillant, se montrait plus que bienveillant, attentionné avec moi, et bien qu'il ne fût pas enseignant dans ma classe, je m'adressais à lui quand j'avais besoin d'aide. Il me demandait de l'embrasser. Oh ! Comme ça ! Comme j'embrassais ma mère et mes frères... Ca n'avait rien de choquant ; mais voilà, si j'oubliais de le faire quand je le voyais, il me le reprochait, gentiment. Mais j'oubliais souvent et j'étais gêné de son insistance. Je lui donnais raison d'ailleurs, il était comme... comme mon parrain, au fond, pourquoi est-ce qu'il me demandait toujours de fermer la porte ?... Voilà. Ce franciscain vit encore, peut-être : il aurait 88-90 ans, par là, c'est possible. S'il me lit, qu'il sache que je l'estime ; que je l'ai plaint, et aimé comme j'ai pu, ce malheureux poverello alors à peine ordonné !... Cette « sollicitation » là, c'en était bien une, sans doute, mais qui n'avait rien à voir avec les crimes dont les sentiers de l'Eglise sont encore fétides aujourd'hui.

 Abdessamed, 'mes amies' in LLB 100212

      Plus tard, aux Facultés de Namur, les internes de 18-20 ans que nous étions blaguaient sur la concupiscence évidente mais, j'en jurerais ! innocente de tel jésuite, de tel autre. L'un vous déshabillait du regard, l'autre vous malaxait les mains, dans son bureau, en vous écoutant lui confier vos soucis.  A notre jeunesse libre, c'était seulement un sujet de plaisanteries, une excentricité de célibataires qu'affamait leur intellectualisme exclusif. Je devais être un des rares, j'imagine, à trouver cette faim douloureuse. Mais j'étais ainsi fait que je m'en donnais une explication. Ces prêtres, s'ils s'aimaient davantage entre eux, chastement, sans se toucher mais en se parlant, ils seraient sans doute rassasiés. Je le pense encore. Dans l'immense majorité des cas, la puissance du sexe renvoie à la carence des caresses verbales. «Le remède aux péchés des tiens, pape Benoît, aux péchés des nôtres, - car, à mon niveau de charbonnier, je suis avec toi pour toujours et depuis ma naissance, tu le sais bien - il n'est pas dans la sélection des plus froids, mais dans la revalorisation de la tendresse au cœur de la vie ecclésiale.»

05/12/2009

Cruauté de prêtre et beauté de Dieu

g-danneels  enfant

 

     Hier, acheté le livre de confidences, de Gottfried Danneels, notre cardinal qui s'en va, indulgent, magnifique et familier, le fardeau bientôt posé. Deux extraits, que vous ne trouverez pas ailleurs, je crois. C'est de l'enfance qu'il s'agit, l'enfance d'un homme qui très tôt est livré aux prêtres, et plus tôt encore, est séduit par Dieu.                

... "J'avais un an d'avance sur le reste de la classe, mais je suivais la catéchèse avec eux. Le curé [de mon village] avait une dent contre mon père parce qu'il avait refusé que je sois acolyte. Il trouvait que j'étais encore trop petit pour me lever si tôt le matin. Et le prêtre s'était dit qu'il allait pouvoir ennuyer l'instituteur [mon père] en se vengeant sur moi ! De manière un peu pernicieuse ! Il m'avait laissé participer à la catéchèse pour la confirmation mais, un mois avant le grand jour, il est venu me trouver pour me dire qu'il ne savait pas encore si je pourrais être confirmé parce que j'étais trop jeune. Il allait donc, avait-il ajouté, le demander à l'évêque. Deux ou trois semaines plus tard, je lui ai demandé s'il avait reçu une réponse. Et le curé de me répondre par la négative. Pire, la veille du jour de la confirmation, il me disait encore qu'il n'avait toujours pas reçu de réponse. Alors, très inquiet, je lui ai demandé ce que je devais faire. Il me répondit que je devais venir et m'installer tout au fond de l'église. Lorsque l'évêque ferait son entrée dans l'église, le curé lui aurait alors demandé si je pouvais être confirmé. Et à son tour en passant par la grande nef, il m'aurait dit si oui ou non, j'allais recevoir le sacrement de confirmation. J'étais là, dans l'angoisse, mon petit cœur battait la chamade. La vérité était que le prêtre n'avait évidemment rien demandé du tout à Monseigneur. Et quand il est passé près de moi, il m'a dit que je serais confirmé, mais en tout dernier lieu, à la fin de la cérémonie !   J'ai raconté tout cela à mon père mais il était visiblement déjà au courant. Et alors qu'il faisait preuve d'une loyauté absolue à l'égard de l'institution, il m'a dit: «Écoute fiston, l'Église elle durera plus longtemps que les curés ... » Mais ce curé avait tout de même mis le couteau sur la gorge d'un petit garçon dont il savait qu'il était très sensible, du moins à l'égard de ces choses-là ...

 gdanneels enfant parmi d'autres 

     A la page suivante, un des journalistes l'interroge sur la précocité de son rapport à la liturgie, dont le sens est, chez lui, si fort. Sur sa "fascination". Réponse du Cardinal : tout un récit initiatique. Qui réveillera sûrement chez d'autres un souvenir parallèle... - Oui, il y avait de la fascination pour quelque chose dont je dirais aujourd'hui que cela n'en valait guère la peine. Évidemment, la liturgie vaut toujours que l'on prenne du temps pour elle, mais il y avait la manière! Et là, c'était vraiment très pauvre. Mon père aimait la liturgie, mais elle était de piètre qualité à la paroisse de Kanegem. Ni le curé, ni le vicaire n'étaient en fait des spécialistes. Reste que mon père avait l'habitude pendant la Semaine sainte d'expliquer aux élèves ce qui se passerait chaque fois le lendemain, le Jeudi saint, le Vendredi saint, le Samedi saint ... il y consacrait la dernière demi-heure des cours bien que personne ne s'y rendait quand même jamais. Le Vendredi saint, il détaillait ce qui allait se passer le lendemain à l'aube, pendant la Veillée pascale. En fait, cela se passait très tôt le matin, dès cinq heures, et donc pas le soir comme c'est le cas de nos jours [La réforme est de Pie XII en 1951]. Tout y passait: le feu, le cierge pascal, la profession de foi, l'eau baptismale. Une année, en rentrant à la maison, j'ai dit à mon père que je voulais y aller le lendemain matin. Il m'a répondu que je ne pouvais pas parce que j'étais trop petit. Mais je continuai à insister, quatre, cinq fois ... alors ma mère lui a demandé "à quoi cela servait de donner toutes ces explications si l'on ne pouvait quand même pas s'y rendre". Finalement, mon père a cédé, mais il a dit qu'il ne se lèverait pas lui-même. J'avais donc dû mettre mon réveil à quatre heures et demie du matin. Il faut se rappeler que l'église n'était qu'à cinquante mètres de la maison. Je me suis donc levé à l'heure dite et suis allé à l'église alors qu'il faisait encore noir. Quand je suis entré dans le lieu de culte, il n'y avait au fond de l'église que le curé, le vicaire et le sacristain qui préparaient le feu. C'était impressionnant d'entrer dans ce vaste édifice à peine éclairé par le feu. Le curé, en me voyant, a dû penser que je m'étais enfui de la maison, mais il n'a rien dit. Il espérait probablement que je deviendrais acolyte après cela. Il m'a finalement dit d'approcher. Et j'ai donc été le seul paroissien à assister à l'ensemble de l'office avec le curé, le vicaire et le sacristain. Je ne puis pas dire que c'était beau, c'était même plutôt pauvre, mais j'avais vraiment été très impressionné par la succession de petits gestes comme allumer le feu, chanter devant un cierge dans l'obscurité, allumer progressivement les lumières et bénir les fonts baptismaux. Les fidèles n'arrivaient que vers sept heures du matin pour venir chercher de l'eau bénite.

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Cette cérémonie a eu une énorme influence pour moi, pour la suite de ma vie. Je répète que si je revoyais cela aujourd'hui, je trouverais cela très pauvre. Mais bon, il y avait autre chose que la présentation, la forme extérieure, l'enveloppe. J'ai ressenti ce que je vivais là comme quelque chose de sérieux. (...) il y avait une sorte de fluide ou un champ magnétique dans lequel j'avais été entraîné et je me disais qu'il y avait là quelque chose de l'ordre de l'invisible. Cette propriété de perception de l'invisible m'habite encore aujourd'hui.

Le reste du livre est de la même veine : cet homme se dit sans ruses, sans peurs, comme un père se dépouille de ses dernières pudeurs. Peut-être en garde-t-il une, que je devine avec respect. Il devait y avoir aussi le sentiment d'être choisi. D'être élu. Toute ferveur a là son secret : "Tu m'aimes le premier, c'est moi, le petit Samuel, rien du tout, que tu veux. Me voici" (1S 3,5). 

Réf. Godfried DANNEELS, Confidences d'un cardinal, entretiens avec Christian Laporte et Jan Becaus, coll. fidélité, Racine, 2009

27/09/2008

Horace et virgile

chiens fidèles

 

  Je m'attarde encore un peu, présumant votre accord, sur cette improbable amitié. Dont le caractère le plus étrange tient à ce que presque tout, dans notre vie, fut corrélé. En même temps, que tout, quasiment tout, fut différent. Pas de dissonance, et pas de dépendance de l'un par rapport à l'autre.  

crash d'un avion de tourisme ouest-france
 Jugez des différences. Avec un mot sur les « aventures de JM » qui valent celles de Télémaque. Mais je serai plus bref que Fénelon. - Si le professorat fit mon bonheur, le commerce fit le sien. Quoi ! Le comm... Qu'ai-je dit ? JM n'était pas seulement passionné de Dostoïevski. C'était, c'est encore, un lecteur assidu des grands philosophes, Fichte en particulier (aujourd'hui, sans le renier, il fait son miel de Habermas via Ferry, son « héritier » de l'ULB). Mon camarade avait d'abord été destiné à l'enseignement de la théologie morale - laquelle a seulement deux grands champs d'application, comme le pauvre laïc ne sait pas : le sexe et l'argent (les affaires). On entendait le vouer à la morale des affaires, dont le professeur en titre vieillissait beaucoup. On lui fit donc aborder plus tôt la théologie, on l'ordonna plus vite que personne, et on l'envoya à Sciences Po à Paris, parfaire chez les meilleurs maîtres profanes son savoir en économie politique (Il y était en 1968... C'est avec lui que j'assistai, dans l'Odéon « occupé », à un meeting étudiant). Et brusquement, le Destin frappe: son frère meurt dans un accident d'avion... Qui va diriger l'entreprise familiale exploitant depuis un siècle à Bruxelles le commerce d'un bien aussi écologique qu'indispensable ?  Le vieux papa crie au secours. JM pense qu' un stage aux affaires, aux affaires réelles, telles qu'elles ne peuvent pas ne pas fonctionner, et à un poste de responsabilité où il devra concilier idéal et réalité, ne peut qu'être profitable à son futur enseignement moral. La Compagnie, à cette époque où l'Esprit du Concile prédomine, marque son accord. Les points de vue ensuite divergeront de plus en plus, le « stage » durera vingt-cinq ans, un autre prêtre, plus conformiste, sera trouvé pour l'enseignement de l'éthique des affaires ; ce qui amènera mon ami, toujours jésuite, à s'occuper audacieusement et intelligemment de jeunes en difficulté, pour lesquels il fondera un home ; puis de l'Europe, ce dont l'ancien Père Général lui saura gré ; puis de l'œcuménisme et des rapports interreligieux, où il œuvre toujours - enfin des Sans Papiers : il est actuellement le curé du Béguinage à Bruxelles.

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  Les Sans Papiers et le Béguinage... Je ne traiterai pas explicitement la question. Peut-être le lecteur aura-t-il remarqué, dans les trois sites que le présent blog présente comme « fraternels », celui intitulé Pavés. C'est là que vous trouverez le plus beau visage de l'Eglise que je connaisse. Je ne suis pas vraiment des leurs, mais « c'est chez eux que je fais mes courses... »

conscience 

   En quoi ma « carrière à moi », telle que je l'ai dessinée ailleurs, est-elle corrélée à ce destin providentiel ? Où sont les carrefours, où, les remorquages provisoires en cas de panne du véhicule ami ? 1. Tous deux nous avons été inébranlablement « axés » sur le Christ Jésus, dont nous n'avons jamais cessé d'être les témoins. Quels que soient nos points de divergence (en exégèse, il y en a beaucoup), nous nous définissons d'abord par rapport à cet Homme : le Christ - pas « Dieu », mais « Dieu incarné ».  Et chacun fut pour l‘autre la pierre où aiguiser sa foi. 2.  Tous deux, naturellement, nous avons toujours été suspects à notre hiérarchie respective. Ni lui ni moi ne sommes rassurants... Pourquoi ? Parce que, je suppose, ni la solitude matérielle ni l'isolement intellectuel ne nous effraient. 3. Tous deux, enfin, sommes attachés à l'esprit critique, à l'appréhension personnelle des choses divines et humaines (deux adjectifs redondants) : en un mot, à la conscience éclairée comme à l'instance décisionnelle suprême. Dans la vie affective par exemple, il était censé par son sacerdoce n'avoir d'attachement humain que spirituel. Tandis qu'homo, j'étais censé par décret naturel et paresse théologique, n'avoir de vie sexuelle que coupable. Chacun, de son côté, pour ouvrir en commun l'impasse qui ne saurait être chrétienne, a eu ses propres lumières, et découvert seul sa voie - Ego sum via.

horace et virgile 

Curieusement, de cette double caractéristique, différence et proximité, nous avons toujours eu conscience. Nous avions  chacun notre cœur, avec ses propres choix. Mais, si l'on peut dire, une seule âme. « Dimidium animae meae » : chacun de nous reprenait pour l'autre le terme exact dont Horace qualifie Virgile. On observera encore que cette « une-animité » n'est pas restée intérieure, mais s'est traduite en solidarité. C'est sa firme qui m'a naturellement vendu (et plus tard racheté !) la maison de l'"Amiage" dont j'avais besoin pour ma communauté, qui jouxtait sa résidence. Et c'est moi, à la mort de Bruno, qui lui ai naturellement demandé d'entrer au Pouvoir Organisateur de l'Ihecs, et, par la même occasion, d'y donner, gracieusement (c'est le mot noble pour gratuitement) son cours « rentré » sur « l'Ethique des affaires ». Il le donne toujours - c'est un cours devenu à option, je crois. Un cours profond comme la Mer Rouge, où les humbles se sauvent, où les puissants se noient.

25/09/2008

Mon jumeau prêtre...

Tour noire devant Esders (vrp- tour-n-0

 

   Ce matin, je m'en suis allé saluer mon ami JM, curé d'une paroisse bruxelloise. C'est un ami de très longue date : nous nous sommes vus pour la première fois en 1954. J'étais alors dans une situation ridicule, dont le jeune homme farceur qu'il était a profité pour se moquer de moi. Voulez-vous rire, vous aussi ? Je raconte. C'était au dernier étage consacré à la confection d'un grand magasin bruxellois de vêtements. Le bâtiment accolé à la Tour Noire a, depuis, disparu dans un incendie, au profit d'une construction plus originale, « autour de la Tour ». Le bâtiment s'appelait « Chez Esders ». J'étais donc là-haut en train d'essayer une soutane devant un grand miroir, quand l'ascenseur est parvenu à mon niveau et qu'un jeune homme en est sorti. Il m'a considéré du haut en bas, et soudain goguenard, m'a montré du doigt et s'est mis à pouffer de rire. Mortifié, je suis rentré dans ma cabine.  Nous étions en juillet. En septembre, comme on sait (voir Ephrem I ), j'entrais au noviciat des jésuites d'Arlon. Et là je vois qui ? Mon gaillard ironique de chez Esders. Lui aussi, en juillet, venait  se faire faire une soutane, et ce qu'il avait vu en moi, c'est lui-même, bientôt déguisé en jeune corbeau. Début d'une amitié d'un demi-siècle.

Directions opposées 

   Curieusement, cette amitié n'a démarré vraiment qu'après mon départ de la Compagnie. Le noviciat de deux ans, qui fut commun, n'est pas un temps où l'on s'intéresse beaucoup à ses voisins. On est plein de Dieu, tout occupé à Lui plaire et L'écouter, et le seul être humain qui compte pour vous est le Maître des novices, qui vous indique si vous êtes ou non sur la juste voie. Les frères à côté sont, selon l'idéal assez réellement vécu, interchangeables ; sympathiques ou non, on les « aime » tous sans en « distinguer » aucun - donc sans en aimer aucun. Le noviciat fini, JM fut envoyé aux facs de Namur dont je venais, tandis que j'allais m'initier à la philosophie thomiste au sein de la Faculté jésuite de Louvain, sise à Eegenhoven. JM y accéda presque au moment où j'en sortais, pour mon service militaire suivi d'études dites « profanes » à l'UCL. Ensuite ? J'enseigne à St Michel, et JM est à Eegenhoven, entré directement en théologie. C'est donc un fait : nous n'avons presque jamais vécu  ensemble. Quand je reprends la vie laïque en 1963, et qu'il va être ordonné prêtre en 1964, nos voies auraient dû diverger.

 JM vers 1970

   D'où vient qu'un lien fort ait réuni nos cœurs et nos destins ? J'entends la réponse actuelle,  venue spontanément à l'esprit de chacun : la sexualité, naturellement. Plus ou moins consciente et admise, mais la sexualité. Eh bien non. Pour un motif aussi banal que dirimant : son hétérosexualité est aussi exclusive que l'est mon homosexualité - ajoutez, pour ce qui me concerne, que son type d'homme n'est pas dans mes fantasmes, ne l'a jamais été. Cet homme est mon frère. Seulement. Pas seulement. Mon jumeau. Mon jumeau prêtre.

dostoievski 

   A l'époque, il regrette mon départ de la Compagnie, dont il juge mes supérieurs responsables. La singularité même de mon caractère, où critique et ferveur s'entremêlent, l'expressivité de ma foi, ma créativité d'alors, lui paraissaient, lui paraissent toujours  apostoliquement prometteurs. Prophétiques, pour user d'un mot biblique. Lui, une passion pour l'écrivain Dostoïevski l'habite, dont il me fait comprendre les valeurs : l'excès apprivoisé, le désespoir jamais loin, le pari de la liberté. L'habite aussi une aisance à se mouvoir avec optimisme dans les pires difficultés. Onze années vont passer - jusqu'à la rencontre de Bruno - où JM sera le seul prêtre à qui je parlerai sans peur, que j'éveillerai à quatre heures du matin pour qu'il calme mes angoisses, chez qui  je déposerai mes peines et mes péchés confondus, comme en transit un colis adressé à Dieu. Par qui enfin, à ma table domestique ou dans le coin isolé d'un restaurant, le Christ d'Emmaüs viendra, « postquam cenatum est ».

04/09/2008

Disputer sans se disputer

L'arbre à mots, sculpture en pierre de Catherine PIRET

   Pierre m'apprend, avec un humour qui n'est pas sa caractéristique naturelle et doit lui venir de Ben qui en regorge, que, lors de leur tête à tête «fermé » de Barcelone, son ami et lui ont consciencieusement appliqué « la méthode de leur professeur de vie favori ». Qu'est-ce à dire ? Qu'ils ont adopté un principe que je leur ai « transmis ». Que j'avais moi-même reçu jadis et pratiqué avec profit. Ne pas craindre de se disputer en disputant un problème quelconque avec son partenaire. Au contraire : plutôt que de se rallier tout de suite à l'opinion de l'autre, sans discussion, pour avoir « la paix », confronter volontiers les avis quand ils divergent. La confrontation n'est pas un affrontement ! Certes, il faut d'abord voir tout ce qui apparaît commun, et se réjouir de cette communion, qui est tout de même, en certains domaines, le nécessaire « espace de sens  » où « chacun chez l'autre est chez soi » comme dans l'eau d'un bain parfumé. Sans ça, il n'y a ni entente, ni « amours, ...délices et orgues ». Mais, secondairement, il faut considérer comme heureux de voir les gens et les choses sous des points de vue divers, voire opposés. A une seule condition : en cherchant ce par quoi ils se complètent. Et pour commencer, en « parlant sur » ce différend, surtout s'il fait mal, même peu. Pour le « régler », c'est-à-dire le « réguler ». Dans les vingt-quatre heures.

 

 BAUDART, Racine I, acier, 2008  Au fait, ce principe, d'où me vient-il, à moi ? De l'Evangile, il me semble. J'ai d'ailleurs en mémoire une jolie formule : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère ». Mais je fais erreur : après plus d'une heure passée à feuilleter ma TOB [=  Traduction Œcuménique de la Bible], puis à consulter Google qui sait tout sur tout, je suis bredouille : nulle part trace de l'expression que j'aime. St Matthieu traite bien de la réconciliation et dit qu'il faut s'y employer toutes affaires cessantes, que même la « messe » passe après, mais il s'agit pour lui (5, 24) d'inimitié et de pardon de l'ennemi, ce qui est tout autre chose. Je rêve. Ce qui me touche tant est l'idée de la conciliation le jour même ! et pour des amants avant l'aube ! Voilà qui est trop beau pour que je l'aie inventé. Il y a donc une source, que j'ai oubliée. Peut-être quelqu'un la connaît ? Qu'il ait l'obligeance de m'en informer, s'il a lu jusqu'ici et s'il lui plaît...

20/04/2008

Prendre l'air. 5c/7. Vêpres

Croix de Royer

 

   Heureusement, le Père Louis Renard, nouveau Provincial, dans sa « visite » de l’année, a l’intelligence de penser (et de dire) que, pour bien faire son devoir d’état, le mieux est toujours qu‘il vous plaise. Mon goût pour les lettres françaises est patent : me  voilà donc invité par lui, providentiellement, à ajouter à mes diverses candidatures celle en philologie romane, et à contacter le Père Jean Guillaume, responsable du département à Namur. Le Père Guillaume fera plus : il m’associera de près à ses travaux sur Van Lerberghe (Nerval, ce sera plus tard, et je ne le suivrai plus). A la même Hubert et Viviane à leur mariageépoque, mon amie Viviane épouse Hubert, mon ami, l’historien qui va devenir professeur d’à l’université d’Ottawa. Hélène aussi est mariée. Et ma vie affective à moi, elle est où ? Je suis censé n’en pas avoir. Et je n’en ai pas vraiment. Je rêve, je  lis, je prie, je chante, j’écris. On rêve qu’on va devenir professeur et qu’en classe on fera aimer la vie par les mots des poètes ; on profite de la Bibliothèque qui contient tous les romans de Mauriac et toutes les œuvres de Green ; on multiplie les visites à la chapelle, avec des monologues remplaçant les dialogues divins DUVAL sjd’autrefois ; on apprend par cœur les chansons du Père Duval, ce sauveur ; on se met à refaire du piano comme dans l’enfance ou à gratter une guitare. On publie aussi. Un commentaire d’un poème de Valéry : l’édition de la Pléiade le mentionne à mon nom, vérifiez, page 1689…. . Et un sonnet comme celui-ci dont l’hermétisme est très relatif, et que mon entourage miséricordieux feint de lire comme un exercice formel :

 

La charpente de leurs madragues

A craqué sous un coup de vent.

Tu t’es senti libre, buvant

La mer crue offrant ses goûts vagues

 

Aux abîmes longs que tu dragues

Te poindra-t-il, tôt décevant,

Le sel vif du bonheur vivant

Sous des langues comme des dagues ?

 

Emergeant au ciel oublié

Les écailles de ton collier,

Ne cherche pas sur terre asile,

 

Mais lave, oh ! lave comme d’huile

Tes derniers songes d’amitié

Car ta chair t’est devenue île.

 

   Est-on heureux ? On n’est pas malheureux. On est vertueux et fidèle, on « persévère » dans la voie choisie, comme un conjoint honnête ; on a pris de bonnes habitudes, on s’appuie là-dessus. Mais il y  a combien de mois que je n’ai plus pleuré ?

 

   En 1959, mon service militaire non armé m’envoie à Alost, puis – comme aide-infirmier responsable de la salle 3 (cardiologie) - à l’Hôpital militaire de Bruxelles. Voilà qui m’apporte de l’air pur. Pas de jésuite aux alentours, je peux redevenir moi-même. Un séminariste flamand (Jef) est avec moi  : BRUYNOOGHE Jefpar parenthèse, il est le premier à m’avoir parlé des Focolari, avec enthousiasme. C’est agréable de ne devoir obéir qu’à des officiers : ce ne sont pas de vrais supérieurs, je veux dire des supérieurs religieux, on les manœuvre donc sans émoi. Eux ne sont pas à la place de Dieu. On retrouve sa propre conscience, on redevient son maître à  penser.

 

   Ainsi, cette histoire… Dimanche de Pentecôte, 17 mai 1959. - La journée s’annonce bien. Jef est chez lui à Kortrijk. Mais Mère Marie-Antoinette (une des deux religieuses affectées aux soins) est charmante, légère, tendre. Une jeune fille rieuse, qu’on aurait envie d’embrasser. Mais j’ai tout gâché par un excès de bon cœur. - Un malade a vu  sa permission de sortie refusée hier, malgré l’avis favorable du Médecin-Chef. J’entre dans son indignation, et j’ai la folie de lui proposer de le couvrir s’il fait le mur, promettant de cacher son absence autant qu’il me sera possible. Il est parti, avec mon pantalon kaki, le matin, à neuf heures…

 

Soeur MA. Hop.mil.1959   Mais les sœurs sont de fines mouches, et dès 10h30, s’agitent de plus en plus vivement : Où est Bonfils (mettons) ? Jamais l’on ne pourra leur cacher l’aventure jusqu’au soir… Après quelques mensonges, je leur dis tout. « Il faut avertir la police », dit Mère Saint-Raphael, catégorique. – « Ma mère…. » - « Rien à faire : nous en avons le devoir ; sans quoi c’est nous qui serons prises. Le Colonel nous a rappelé à toutes les deux, il y a quelque temps,  que nous sommes responsables d’une absence de malades qui ne serait pas renseignée à la police ». – « Il n’y a pas d’appel avant neuf heures du soir. » - « L’absence aux repas doit elle-même être signalée ! Il n’y a aucune raison pour que qu’il ne soit pas là : le dimanche, il n’y a pas de consultations médicales. » - « Ma mère, c’est moi que vous allez mettre dedans : c’est ma faute s’il est parti. C’est moi qui le lui ai permis. Le pauvre garçon voulait, disait-il, assister à la Communion solennelle de son frère ». – La petite Mère était effondrée. Et l’autre…

 

   Pourtant, je ne fus pas trop « eng…uirlandé », et il ne fut pas question de me dénoncer. Je suis ému de les voir faire ainsi cause commune avec leur téméraire « cibiste ». Mais je suis plus navré encore par  l’atmosphère de tristesse qui recouvre la salle 3, tout à coup. Plus un mot de « Bonfils », mais une gêne, profonde et lourde, accablante, malgré le ton de voix qu’on haussait pour faire joyeux, et le sourire qui ne quittait plus le visage pour obliger l’âme à contrefaire l’insouciance et la joie.

 

Simon de Cyrène   Leçon : ne pas imposer de risques aux autres, à l’avenir… Car c’est ce que j’ai fait. En privilégiant selon mon jugement le devoir de serviabilité sur les autres devoirs, j’en ai fait retomber le poids sur deux autres têtes. Savoir assumer soi-même la charge que l’on prend, ou ne pas la prendre. Ou, sans assumer, accepter qu’elle vous écrase… Se livrer. Dur ? Non, logique.

06/04/2008

Paradis terrestre 3b/7. Matines.

Marie-madeleine Donatello

                Une autre histoire circulait à mon propos, dont j’étais vaguement gêné. A quatre ans, je sortais de mon lit la nuit et m’agenouillais : si bien qu’on me retrouvait endormi, les bras sur mon lit, - les mains jointes. Je pensais, moi, que je devais « faire pipi ». Mais non, la vérité officielle était que je priais. Qu’on ne déduise pas de cette interprétation exaltée que mon milieu familial était bigot. Il était croyant, comme d’autres sont riches. Dieu faisait partie de la famille, « certain », sans qu’on s’étonne ni rende grâces. Croyant et libre ; donc  à distance-  respectueuse mais à distance - du clergé, lequel était « méritant, mais bizarre ». Aussi loin que je remonte, je ne connais pas de prêtres parmi les miens. A part la Vierge, la seule Sainte dont on me parlait avec vénération au foyer était Marie-Madeleine, avec son parfum déraisonnable déversé sur la tête de Jésus ; et puis sa présence muette au Golgotha, et son cri d’amour le dimanche matin… Les sept démons dont elle avait été délivrée, c’était sans doute les « sept péchés capitaux », selon ma grand-mère, « tu comprendras plus tard » ! Quand des bruits couraient d’un scandale, d’une transgression locale, j’entendais dire que « la bonté et l’attention à autrui justifient des choses que les hommes condamnent. » Et en outre ceci, qui m’a aidé à vivre. Que bienveillance et charité n’étaient pas possibles sans bonté envers soi-même. Que ce qu’on nomme « l’orgueil » n’est un vice que chez les gens suffisants, prétendant à une supériorité : le noble orgueil est la « certitude d’être aimable », à juste titre ! ou « ce par quoi l’homme se souvient de son origine divine, et tient debout ».

 Baudouin et Fabiola de dosCet « orgueil » bénéfique exigeait d’ailleurs qu’on passe tôt une épreuve. Celle-ci, exactement. - Nous faisions les deux premières années primaires avec les filles chez les soeurs ; à partir de la 3e primaire, on devait monter en haut du village, à l’Ecole des garçons tenue par M. Godefroid. , m’avait expliqué mon frère aîné, dans le mois de ton arrivée, attends-toi à ce que « les grands », après la classe, t’attirent un jour dans un coin, et te frottent les oreilles « jusqu’au sang », enfin, jusqu’à ce que tu aies « demandé pardon ».- Pardon de quoi ? - Pardon de rien : c’est seulement le signe que tu reconnais leur prédominance. Mais fais comme moi : ce mot « pardon » qu’ils attendent, ne le dis pas. Ne cède pas. Sinon tu ne seras jamais un homme. – Et mes oreilles ? – Tant pis pour tes oreilles. Moi je n’ai pas cédé et je les ai toujours. Le chantage, on ne doit jamais l’accepter. – Evidemment je reconstitue le dialogue. Evidemment aussi, le guet-apens attendu se produisit quand je ne l’attendais plus. Et, en doutez-vous ? Je n’ai pas cédé. La leçon porta. De toute mon existence, je suis certain de n’avoir jamais cédé à aucun chantage, de quelque sorte qu’il fût : publicitaire, professionnel, juridique, affectif. Son système (je te ferai ce mal-là si tu ne fais pas ce mal-ci) a pour moi la signature de Satan. Oui, the child is the father of the man… of the old man… 

P'tit mec... 7 ansA l’école primaire, j’ai donc eu le plaisir innocent d’ «  être moi » : j’avais alors l’allure délurée de p’tit mec qu’on voit à gauche. Chaque jour de classe, la dernière heure consacrée à l’Histoire sainte m’était dévolue. M. Godefroid l’instituteur lisait une version enfantine d’un passage de la Bible, et puis m’invitait, moi ! à raconter au reste de la classe ce que j’avais compris – je saisissais vite le sens global et pour le traduire, mon imagination était sans bornes. De son côté, le curé du village, Victor Enclin, était un lettré, auteur de plusieurs ouvrages (dont « Le bas clergé », qui fit scandale),  membre de l’Académie luxembourgeoise, et même lié (de loin) à Verhaeren. Professeur de philosophie à Bastogne, il y avait déplu à son Evêque, on ne savait pourquoi. Banni dès 1912 et confiné trente-cinq ans dans la cure d’un patelin de six cents âmes, il n’était pas proche des gens. Mais craint. Et admiré. Sans doute parce que c’était un « rebelle », mot que les miens trouvaient élogieux. Au catéchisme, où il parlait tout seul, sans interroger ni même regarder les enfants avant « l’examen final », il nous faisait apprendre par coeur des choses que nous ne comprenions pas. Mais tel est le miracle de l’enfance : j’ai tout retenu ; plus tard, tout m’est revenu et j’ai tout compris. C’était le concile de Trente en réduction. Rien que. Mais tout. Avec la rationalité et les scories de la contre-réforme. Merci, Monsieur le Curé ! Comme j’aimais déjà « disserter », j’apostrophais pour l’instruire quiconque voulait apprendre ce que j’avais moi-même appris. Tel un  perroquet, je citais tantôt du Godefroid, tantôt de l’Enclin. Tantôt Mme de Ségur aussi, on s’en souvient… Ma mère et ma marraine (sa sœur) n’allaient pas jusqu’à me demander conseil, mais me prendre pour confident, oui. Pourtant, je les « sentais » plus que je ne les « comprenais ». C’était la guerre. Je voyais bien qu’un « homme » leur manquait… Quand un médecin s’éprit de ma mère, vers 1943, je la vis hésiter. Et j’ai dans la mémoire cette scène. Il est sept heures du soir, nous sommes au cimetière, je joue sur les tombes, Maman prie, rêve, assise sur la pierre. Cela dure, il fait tout noir, tout à coup, et je songe aux fantômes. « Allons ! – Où donc, Madame, et que résolvez-vous ? – Allons sur son tombeau consulter mon époux ». - Après tout, je forge peut-être de toutes pièces cette histoire « dont je me souviens », après la lecture d’Andromaque à seize ans. 

 

1954. Helene & moiJ’aimais chanter aussi. Mais bien que j’aie été soliste dans différentes chorales, que j’aie interprété du Luis Mariano aux fêtes du village, je me rappelle le jour où j’ai compris ce qu’était le bel canto – en même temps que je découvrais ma carence ! Un soir d’été, dans l’ombre du jardin, mon amie Hélène, inscrite dans une académie, « se permit » de chanter  avec l’amplitude d’une cantatrice, et en roulant les R avec la volupté qu’il faut, le « Plaisir d’amour » de Martini – non sans modifier les paroles assurément libertines, devenues chez elle « Voici la nuit, ne faites plu- us de bruit… ». Cette révélation, comme un peu plus tard, la découverte de l’Opéra à La Monnaie (l’immanquable Faust de Gounod !) me plongea dans l’extase. Dans l’humilité aussi. Et, à la suite, dans le déchiffrement fiévreux, avec mes amies Hélène et Viviane, de paroles mal gravées sur des disques 78 tours, en remontant le phono mécanique toutes les trois minutes !

 

quand je jouais aux billes« Mais le vert paradis des amours enfantines, / L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs,/

Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ? / Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs /

Et l‘animer encor d’une voix argentine, /

L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ? » (Baudelaire)

30/03/2008

Au pays de l'absolu... 2/7

messe rite ancien

     Dans l’exercice autobiographique composé autrefois, sur les années qui suivirent la rhétorique, entre 18 et 30 ans, il n’y avait que ceci : - Tes humanités terminées, qu'est-ce que tu as fait ? - J'ai beaucoup, et longtemps, hésité. Par nature, je suis indécis. Toutes les études m'intéressaient: la médecine, le droit, la philosophie, et d'ailleurs j'ai toujours suivi des cours complémentaires dans les facultés où je suis passé. Mais pour les professions, je n'avais « envie » de rien. Ou plutôt, j'avais envie d'éviter une vocation sacerdotale dont tout le monde autour de moi était persuadé. Moi-même, que pensais-je ? Qu'être prêtre est une grâce qu'on ne demande ni ne refuse, parce que c'est une agonie dont Dieu même est l'ange et le calice. Le Père Joset, mon confesseur et directeur spirituel aux Facultés de Namur, m'a déclaré, au début de ma seconde candidature, en 53, que cette grâce, il en était sûr, je l'avais. J'étais docile, je vous l'ai dit. Je l'ai donc cru, et je suis devenu jésuite.

 

 tartuffe    - Jésuite! Le petit Larousse donne cette définition: hypocrite. - Très drôle. Etre jésuite, pour moi, c'était une façon de vivre les trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance dans un groupe social ou l'on aimait et respectait le Savoir. La pauvreté, cela m'était facile: à cause de mon enfance, je lui trouvais un goût raffiné, et je crois bien n'avoir jamais changé là-dessus. L'obéissance, à cette époque de ma vie, m'était, elle aussi, naturelle : je suis resté longtemps passablement conformiste. Mais la chasteté, elle, me terrifiait.  Absolu comme je l'étais, il n'était pas question pour moi de la vivre autrement qu'absolument.  On devine combien, pour qui ne triche pas et a le cœur tendre, c'est crucifiant. Pour une chair jeune, aussi. Eh bien, pendant tout le temps où j'ai été lié, j'ai respecté rigoureusement mon engagement. Cela, qu’on croit plus difficilement aujourd’hui,  je sais que c'est possible, parce que je l'ai vécu. Il suffit d'être motivé - de croire en l'Amour, là, dans la ténèbre, qui vous regarde sans plus rien dire en attendant, à vos côtés, l'aurore. - Voilà qui est romantique : il se dit (ou se disait) là-dessus, d’ordinaire, qu’il faut surtout jouer au football, s’occuper, avoir des objectifs concrets, et éviter les «occasions». – Il se disait, en effet.

 

antinous     Reste ce long, long séjour, au pays de l’absolu, qui ne m’est pas singulier. J’y ai eu beaucoup de frères, et, dans les nouvelles générations, j’en vois toujours beaucoup, quoi qu’on dise, qui en prennent le chemin ! Un absolu qu’on situe seulement « ailleurs » : les médecins du monde, les affamés du Sud, les anciens lieux de pèlerinage, les nouvelles congrégations. Sans compter, hors christianisme, les militants de toute sorte, nos frères, tous, qu’on me pardonne et me comprenne : des extrémistes punk taggueurs de tombes, jusqu’aux islamistes candidats au martyre d’autrui-avec-eux. Et, hors altruisme, le goût du record sportif, la poussée au maximum des performances, la quête des Césars et des Oscars du « meilleur espoir », le dépassement de soi, oui, tout cela. Nombreux sont les petits Môcquet. « La jeunesse est faite pour l’héroïsme.»

  alliances    On doit voir qu’il y a ici deux perspectives : la première donne sur le point de départ, la perception et l’acceptation de sa vocation propre, ressentie comme incertaine mais valorisante ; et la seconde sur le problème de la persévérance, une fois la voie prise et les sacrifices consentis. Le plus simple est que je vous conte sans gêne mon expérience là-dessus, en plusieurs dimanches, car c’est mouvementé. Le paradigme autobiographique, avec le « pacte » qu’il suppose, offre aussi l’avantage d’empêcher le style sermonneur, que je déteste.  -  J’espère seulement que les plus fins des lecteurs verront qu’au-delà de la vocation religieuse, il est aussi question, ici, de l’entrée dans l’« alliance », - quelque nom qu’on lui donne (mariage, pacs, consécration, engagement), puis de la « fidélité » au serment mutuel. Tout se tient. 

 notre groupe lyrique    Je suis entré au noviciat d’Arlon le 14 septembre 1954, et nous étions exactement trente-sept ! Dans cette foule, il n’y en a que cinq qui sont toujours jésuites… La plupart avaient 18 ans et sortaient de rhétorique. Nous n’étions que trois à avoir entrepris des études supérieures que nous cessions « pour le Seigneur » (… ce serait à la Compagnie de décider plus tard de l’opportunité de nous les faire achever).     Comment en étais-je arrivé là ? Plus tard, la psychologie et la sociologie où je baignais me feront penser que je trouvais dans le sacerdoce un état où la singularité de mon orientation sexuelle ne serait pas soupçonnée, que c’était donc le refuge rêvé – et il faut reconnaître que le nombre élevé des homos dans le clergé, jamais prouvé mais fortement ressenti, va dans ce sens. Mais à l’époque, et malgré la parenthèse d’« Yves », je ne me sentais pas « homosexuel » pur jus (si j’ose dire). J’avais deux amies très, très chères, et je pensais épouser la cadette un jour. J’avais aussi de vrais amis masculins que je fréquentais avec autant d’innocence que d’affection, sans arrière-pensée. Entre 13 et 20 ans, j’ai fait avec elles et avec eux un relatif « tour du monde » littéraire, théâtral, lyrique, historique et philosophique… Quand je tombais amoureux, c’était d’une silhouette virile appartenant à un jeune homme quelconque dont je ne savais rien, ne voulais rien savoir, et que j’oubliais dès que je ne le voyais plus. Sûr qu’en entrant au noviciat, je ne poursuivais pas un « salut par un statut », mais que je « suivais l’appel du Christ » (à suivre…)

 

19/03/2008

L'année de la première Bible de Maredsous

Palagio Tignes

 

   Cher Palagio, merci de l'intérêt et de la sympathie que vous continuez à me montrer par vos réactions aux humeurs, rumeurs et ferveurs diverses que je mets ici par écrit, opération qui me permet de repenser, à nouveaux frais, des moments importants de ma vie. Vous identifiant bien maintenant,  je songe entre autres à cet leit-motiv qui était le vôtre en 52-53, aux facultés de Namur : "J'en aurai le coeur net". La phrase venait du philosophe Maurice Blondel, que vous m'avez alors fait connaître. C'est en effet sous votre heureuse influence que j'ai cumulé comme vous, pendant deux ans, des études en philosophie et lettres avec des études de droit, - ce droit où vous avez brillé ensuite, cher Maître, serviteur du Barreau, alors que je me réservais à la philo et aux lettres, serviteur de l’Ecole.    Sur un site catholique un peu trop sage à mon goût, où un religieux fait cours, je trouve à propos de Blondel l’enseignement raccourci suivant. Par mail, dont vous feriez sur ce blog la synthèse (sinon vous, moi je la ferai), je vous saurais gré de répondre : ce défi à l’existence que je trouve rapportée ici, cette colère d’être né sans l’avoir soi-même décidé, était-ce cela que vous aviez en tête à vingt ans ? Personnellement, je me souviens davantage des lectures de la Bible que nous faisions ensemble. C’est ainsi que le livre des Rois, chapitre 19, est entré dans ma foi pour ne plus en sortir.  « Le Seigneur n’était pas dans l’ouragan. Il n’était pas dans le tremblement de terre. Il n’était pas dans le feu. Après, il y eut le bruissement d’un subtil murmure. Elie, en l’entendant, se couvrit le visage de son manteau »… Chorale des Facs Marcel Lemaire sj 
Blondel a écrit L’action en 1893, La pensée en 1934 et les Lettres en 1935. Il définit sa position dans le sous titre : « Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique ». Elle est d’abord une critique de la vie (jugements de valeur sur les différents aspects de la vie humaine). Tout est dit dans la première page de L’Action : « Oui ou non la vie humaine a-t-elle un sens et l’homme a-t-il une destinée ? J’agis mais sans savoir ce qu’est l’Action, sans avoir souhaité de vivre, sans connaître au juste ni qui je suis ni même si je suis. Cette apparence d’être qui s’agite en moi, ces actions légères et fugitives d’ombre, j’entends dire qu’elles portent en elles une responsabilité éternellement lourde et que même au prix du sang je ne puis acheter le néant parce que pour moi il n’est plus. Je serai donc condamné à la vie, condamné à la mort, condamné à l’éternité. Comment et de quel droit si je ne l’ai ni su ni voulu ? J’en aurai le cœur net. »
Comme tous les existentialistes, Blondel veut rappeler aux hommes la primauté des problèmes du salut sur les activités du savoir. L’évidence se communique mieux, disent-ils, par les témoignages que par les raisons. On peut voir dans cette position de Blondel la naissance de l’anti-intellectualisme. Il y a donc le refus dans sa doctrine d’une pensée trop conceptuelle et d’adhérer à un système de vie concrète et individuelle. Ces positions extrêmes ont été condamnées par l’Eglise.
   

 

15/03/2008

Au p'tit bonheur, ou au grand !

aThésée

 

   Ce jour-là, j’ai vu la violence accoucher de la tendresse. Il y avait dans mon collège un autre interne, qui était en dernière année, qu'on appelait la Rhétorique. Moi j'étais en Poésie, avant-dernière année. Il avait vingt ans, moi seize. Lui dernier de sa classe, et, en dépit ou à cause de cela, très aimé, dès lors hâbleur, jovial, généreux ;  moi, comme j'ai déjà dit, primus perpetuus, mais marginalisé, donc secret, peureux, calculateur. A la rentrée de Pâques, lors d'une bagarre à la cour de récréation, lui, avec qui je ne parlais presque jamais, a pris brusquement ma défense, avec une violence qui a pétrifié les assistants. Il y avait un grand cercle de curieux. J'étais à terre; le type qui m'agressait me tenait les épaules sur le sol avec les genoux, et me frottait le crâne sur le béton. Je hurlais, et mon cri s'inscrivait comme un couteau dans le grand silence produit autour de moi. Yves (mettons) a ouvert le cercle, saisi mon assaillant, lui a fait lâcher prise en quelques secondes ; puis il l'a dressé contre un arbre et il l'a assommé. Le soir même, Yves venait dans ma chambre.

 

   2 mecs sembrassent- Il ne faut pas continuer. - Si. Jusqu'à la fin de l'année, de fin avril à juin, nous avons dormi ensemble. Toutes les nuits. Il n'y a pas eu d'exception. Je me souviens que le congé de Pentecôte, où chacun retournait dans sa famille, m'est apparu comme un exil insoutenable. Mais enfin ce n'était que quatre jours, et le trimestre bienheureux a repris. Si douces, lentes nuits ! Un jour, il venait chez moi; le lendemain, j'allais chez lui. C'était sûr, quoique jamais dit.  Le surveillant fermait la lumière à 9 heures 30   je m'en souviens comme d'hier, comme de l'enfer, comme de l'amour. On entendait des pas dans le couloir, de plus en plus rares; puis des ronflements légers, dix heures, dix heures trente.  C'était alors qu'on se retrouvait.  Jamais on ne nous a surpris. Pourtant c'était le danger pur: nous n'avions pas de chambres, mais de simples alcôves dont les cloisons ne montaient pas jusqu'au plafond, avec des rideaux. Et c'était ce rideau qui s'écartait tout à coup, et Yves qui entrait, et se glissait à mes côtés.

au petit ou au grand bonheur

   - Tu te souviens, ou tu déduis ? – L’un et l’autre, naturellement. Mais le souvenir est constamment vif. Etrange aussi. Je pense ainsi, contre toute vraisemblance, qu'on peut rester deux mois entiers, à seize ans, à ne pas dormir la nuit, lorsqu'on a l'ange du bonheur qui vous veille. C'est inouï, ce que nous faisions ! Il ne faut pas croire les gens dits avertis qui ne le sont plus parce qu'ils sont  amnésiques. Ce qu'on faisait ? On riait, oui, avec des fous rires, toute la nuit, et l'on jouait à toutes sortes de jeux merveilleux et stupides. Sur le corps: combien as-tu de côtes ? de vertèbres ? laisse-moi les compter, les embrasser.  Sur l'esprit:  à quoi tu penses ?  je pense à toi; et toi ?  je pense que tu penses que je pense à toi ; et toi ? je pense que tu que je que tu... Et puis brusquement... Je disais: Qu'est-ce que Dieu pense de nous ? Et l'on se disputait. Et je demandais: dis-moi que je peux communier demain matin - Tu peux communier si tu veux - Dis-moi que je le peux - Tu le peux - Mais qu'est-ce que tu en sais ? - Alors pourquoi tu me le demandes - Parce que je crois en toi - Alors fais ce que je te dis - Mais tu ne crois pas en Dieu - Oui, mais moi je suis en rhéto, et toi en seconde - Qu'est-ce que ça vient faire ? Ce qu’on était cons, à ce moment-là, dans les collèges ! Garçons et filles étaient plus séparés qu'aujourd'hui les Russes et les Américains. On devait réinventer la vie, tout seul, au petit bonheur, - ou au grand. Mais toujours au hasard.

 

14/03/2008

Mon premier amour

esquisse

 

  - Prends ton temps.  - Ce n'est pas cela qui va me manquer,  mais le génie, ou seulement  le  talent. Comment rapporter, sans la trahir, cette minute éternelle ? J'avais seize ans: je venais de rencontrer mon premier amour d'homme, celui qui passe, brûle et ravage, à partir duquel on quitte définitivement l'enfance.  Un jour, à l'Etude, j'ai regardé le crucifix au-dessus de la chaire du surveillant ; et pendant un instant, j'ai pensé que, plutôt que de renoncer à cette passion, je voulais bien être séparé du Christ.  Le seul péché mortel dont je sois sûr, je l'ai fait dans cette seconde. Et puis les larmes m'ont brusquement lavé comme un orage.  Je suis sorti. Personne n'avait rien vu, et voilà que j'étais un adulte.    - Ce premier amour, comptes-tu en dire quelque chose ? - Müss es sein ? - Müss quoi ?- Je pense au dernier quatuor de Beethoven, opus 135 en fa majeur. Le   maître, après, se couchera  pour mourir. Ce quatuor, très simple, porte en épigraphe  Der schwer gefasste Entschluss, la décision difficilement prise. Au-quatuordessus du finale, Beethoven a écrit, désignant les premières notes (sol mi la-bémol)  Müss es sein ? Le faut-il ?  Et très vite, avec allégresse il affirme qu’il le faut (la do sol, sol si-bémol fa). Personne aujourd'hui ne sait de quoi il s'agit.     - A quoi bon cette citation ? Montrer ta culture ? - Je n'en ai pas fini. Cette nécessité que Beethoven clame sans en dire la nature, les musicologues l'interprètent selon leur nature propre. Pour celui-ci, le Maître exprime son dernier message: l'impératif catégorique, cela même qui s'impose sans devoir être justifié,  parce qu'il est le Bien, la Vérité, la Justice. Pour celui-là, comme Grove, il ne s'agit que de payer une facture: Beethoven met en musique son dernier dialogue avec sa cuisinière.    - Le rapport avec toi ? - Ce que je vais dire, vous l'interpréterez selon ce que vous êtes. Bassement si vous êtes bas. - Fais confiance. Oui, ouvrez d’abord la fenêtre.

 

Par la grille, à l'aube

amphi

 

   Le texte qu’on va lire a déjà été livré oralement à un public d’étudiants. A la mi-janvier 1984. C’était au terme d’un cours de 30 heures sur l’autobiographie, en première candidature en communication. Un examen était prévu à la fin du mois. Les étudiants auraient à faire preuve d’une connaissance un peu sérieuse du syllabus que j’avais fait pour eux, mais eu égard au caractère « appliqué », concret donc, de la communication enseignée, ils avaient le loisir de doubler l’examen oral d’un texte écrit, où ils raconteraient un « moment » déterminant, drôle, ou pittoresque, ou terrible, ou heureux, n’importe : quelque chose qui avait marqué ces jeunes gens de 19-20 ans. Il y eut quelques merveilles… Pour donner « le bon exemple », à la fin du dernier cours, j’ai lu sans pathos un texte de quinze pages écrites tout exprès, faisant le point  sur ma propre vie, à ce moment-là. Elle allait être bouleversée, puisqu’en juillet, je serais nommé directeur… Mon cours se terminait à 18 heures ; à 18 heures, je n’étais qu’à la page 10 – un grand silence accueillait mon récit, silence qui n’a pas cessé malgré la sonnerie, en sorte que je suis allé jusqu’au bout, et n’ai fermé le micro qu’à 18h20.  Prudent, n’ayant rien d’un militant sinon pour les Droits de l’Homme, je n’ai donné à personne mon texte écrit, ni alors, ni plus tard, sachant bien que sa transmission comme « objet » susceptible d’être brandi par fragment pouvait me nuire, à moi et à l’Ecole : on ne travaille pas dans le milieu des journalistes sans s’instruire des côtés sombres du métier. Et on était en 1984, je le redis. De ce texte, voici les pages 9 et 10, sans censure. J’en assume volontiers le ridicule apprêt, car j’en savoure toujours la chance. Il me faudra trois jours pour aller au bout.

09/03/2008

 

BGS

   J’étais seul aujourd’hui à la messe pour entendre l’histoire de Lazare. Mon neveu préféré, qui partage ma foi et d’ordinaire m’accompagne, est à Paris, où il participe à un Tournoi international de tennis, avec d’autres membres de son club, le BGS, ou « Brussels Gay Sports »  [http://www.bgs.org]. Avec aussi « Ben de Liège », son ami. Si je retrouve une photo des deux qui convienne, je l’insérerai un de ces jours – avec leur accord. Mais c’est quoi, « convenir », sur un blog de jure accessible au monde entier, mais de facto personnel, temporaire, lu en moyenne par 40 à 50 personnes, et qui permet à un vieil « humaniste » (comme dit Cyril) de faire ses dévotions, de rendre hommage aux belles-lettres, et d’affecter sur des points mineurs une rébellion mesurée qui lui vaudra peu d’ennemis, soutiendra sa  confortable ascèse,  et maintiendra son esprit, comme son corps, vif et svelte. Retiré des affaires, tout de même, et à la merci d’un incident cardiaque – on ne peut pas tout avoir !

 

    bebe en bocalDans mon énumération de ce que permet un blog,  j’ai eu la mauvaise foi d’omettre un but capital. Dans les courriels nombreux et péremptoires qu’en 2006, par là, j’ai dû envoyer à Crocki (Marie), je le dénonçais pourtant, ce narcissisme inhérent à l’activité des blogueurs ! Quelle meilleure justification peut-on trouver à ce travail quotidien d’écriture que la jouissance de parler de soi à soi, sans être censuré par quiconque – sans être censurable même par aucun éditeur, aucun comité de lecture, pour nous dire que là, il faudrait couper trente lignes, et, ici, ajouter une explication, selon des critères commerciaux qui nous sont étrangers ? Parler de soi pour en dire du mal ou du bien, il n’importe : notre ego est assez futé pour savoir que les  mélanges acidulés font les plus enivrants cocktails.  Il y a aussi le plaisir pour le pianiste aux doigts engourdis de se prouver à lui-même, via les retours qu’il aura, et même sans écho inutile, que la musique, il en fait toujours, et qu’elle est toujours belle. Moins belle, mais encore belle… Pas comme « avant » ? Hmm... Le blog : une volonté d’arrêter le temps, « sa part de temps »…

philippe lejeune

La dernière année où j’ai fait cours sur l’ « Evolution des  formes littéraires », avant l’accession à une responsabilité de gouvernance dont je n’avais aucune envie mais dont je ne pouvais récuser la demande, j’ai choisi de m’intéresser à l’autobiographie.  En 1984, les théories sur ce genre se raffinaient grâce à Philippe Lejeune, qui règne toujours mais qui a changé son point de vue : ce n’est plus l’  «écrivain du moi » qui l’intéresse (Augustin, Montaigne, Rousseau), ni le chef-d’œuvre(Les mots, de Sartre) , mais le « patrimoine autobiographique des inconnus » qu’il exploite désormais comme une mine d’or. Avec « l’Association Pour l’Autobiographie » (APA), cet ex-prof en Sorbonne est aujourd’hui devenu un militant de l’écriture intime, d’où qu’elle vienne. – Mais bref rappel, si besoin est : la légitimité du genre, à l'origine, était discutée. Sur le plan littéraire. On exigeait de l’écrivain un « pacte autobiographique » soigneusement distinct du « pacte romanesque », c’est-à-dire une promesse explicite d’authenticité, façon Gide ou Green. On rejetait aussi d’office comme déformés par le vers les poèmes des « Contemplations » de Hugo et le « Roman inachevé d’Aragon ». Mais assez vite, il fallait s’y attendre, on eut « l’autofiction ». De Doubrovsky  jusqu’à Hervé Guibert et Christine Angot.  L’imaginaire et le réel se regardaient, ne se distinguaient plus. Et ça, à quoi bon ? Un bon blog, oui, c’est un travail rigoureusement autobiographique. Ce qui ne veut pas dire plat (façon Ernaux) ni cru (façon Dustan).

 

   Je ne crois pas non plus qu’un blogueur « témoigne » vraiment. En tout cas, on ne sait pas exactement l’effet qu’on a, l’influence qi’on exerce, le bien footballou le mal qu’on cause. J’ai appris récemment que mon frère aîné, malade,  à qui j’avais interdit qu’on montre mes propos, les avait découverts et les aimait. J’en ai été heureux, mais surtout étonné ! Sa pudeur est féroce : commerçant dans l’âme, il s’est accoutumé à ne tenir que des lieux communs sur le temps, sur la santé, sur le football. A plaire à tout le monde et ne parler qu’à Dieu – enfin, parler… réciter des patenôtres, ce qu’on lui a appris au village, avant 1945... J’avais à craindre qu’il me désavoue. Alors que je lui dois personnellement beaucoup. A quinze ans, alors qu’il faisait de très bonnes études en internat (j’ai retrouvé un de ses bulletins, en castor que je suis), il est revenu spontanément à la maison où vivaient quatre femmes sans homme, - ma mère, ses deux sœurs, et ma grand-mère. Et il a repris bravement les rênes de la Boulangerie menacée de faillite, sauvant tout le monde…  Si j’ai pu sans me soucier de rien me plonger dans le plaisir des lettres classiques, c’est grâce à lui.