
Cette « nouvelle naissance » de Nicodème que Benoit Lobet nous aide à faire nôtre, elle est désirée par l'homme dont la soif d'existence est insatiable, mais provoquée par un désir antérieur plus grand, le désir divin, dont « l'outrance » se montre en Jésus, et qui par l'Esprit « investit notre chair.» La chair, oui, promise à la résurrection, qui est autant substance de notre vie spirituelle que de notre vie terrestre. Ce qui est requis n'est pas le déchiffrement d'un Livre, l'absorption de vérités et d'injonctions à déglutir pour les régurgiter ensuite, c'est en chacun l'accueil constant, curieux, attaché, de la Parole. La dégustation, la manducation, la rumination. Pour que le Christ une nouvelle fois, comme pour Marie, naisse dans la chair. La nôtre. La mienne. Voici le chapitre 5, pages 43 à 49, où l'on comprend que ce travail passe par les « creux » et les « manques » chez l'homme [texte d'aujourd'hui], mais aussi chez Dieu [texte de demain]. Dieu se nourrit de nos substances pour former en nous l'homme nouveau. Il investit notre chair. La vie spirituelle du chrétien ne consiste pas en une extatique contemplation de ciels immuables et d'essences incréées, elle est un travail de vérité dans le double abîme de l'homme et de Dieu. - Et donc, tout commence par une offrande, car la vérité ne se livre, ne se délivre, que dans le don.  Or que peut offrir Nicodème? C'est un pharisien et sa tentation consiste à croire qu'il peut et doit offrir sa vertu, son observance de la Torah, ses mérites. Illusion récurrente de la vie spirituelle que Jésus toujours débusque dans l'attitude prétentieuse de qui veut acheter son salut, payer la grâce - la grâce, par étymologie et par définition, est gratuite et /(44) ne s'achète pas. La saynète dite «du pharisien et du publicain », que rapporte l'Évangile de Luc, dénonce ce malentendu: « Il dit encore, à l'adresse de certains qui se flattaient d'être des justes et n'avaient que mépris pour les autres, la parabole que voici : Deux hommes montèrent au Temple pour prier; l'un était pharisien, l'autre publicain. Le pharisien, la tête haute, priait ainsi en lui-même: "Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus." Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant: "Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis!" Je vous le dis, ce dernier descendit chez lui justifié, l'autre non. Car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé» (Lc 18, 9-14.) On ne peut qu'admirer, d'abord, le pharisien: voilà quelqu'un qui se met en peine pour Dieu, qui donne de son temps et de son argent pour sa religion. Pourquoi donc n'est-il pas «justifié», comme dit Jésus ? Sans doute parce qu'il se présente devant Dieu comme un créancier: vois, semble-t-il lui dire, ce que tu me dois en échange de tout ce que je fais pour toi. Il offre sa richesse, dont Dieu n'a que faire, lui qui déborde de la seule richesse qui vaille, celle de la miséricorde. Aussi le publicain - comme son /(45) nom l'indique, c'est un pécheur public - sera-t-il, précisément du fait qu'il ne revendique rien et n'a rien à offrir que sa pauvreté, comblé de cette unique richesse de Dieu. Nicodème, en renaissant, lui, le pharisien, doit devenir publicain : conscient non de sa plénitude, mais de son manque. Car Dieu lui-même est vide et manque et pauvreté, il ne pourra le rejoindre et féconder son œuvre que de ce creux qui leur est commun. 
Qu'est-il en lui (=le pharisien), ce creux, ce manque? C'est le péché, si l'on veut, et pourtant bien autre chose encore que ce que l'on a coutume de nommer ainsi, au risque de réduire cette notion à un catalogue d'objets mauvais. Que Nicodème descende en lui, plonge dans son vertigineux abîme, là où gisent les pensées et les peurs inconnues, les angoisses, les haines inavouées, inavouables. Qu'il entreprenne le plus long voyage d'un être humain: le voyage en soi même, au noir de soi. La nuit qui l'enveloppe tandis qu'il s'est décidé à aller trouver Jésus, ce jeune rabbi, n'est rien à côté de sa nuit intérieure ; l'obscurité qui recouvre à présent Jérusalem n'est que la métaphore de sa ténèbre. C'est par là qu'il doit s'aventurer. Qu'il songe à Jonas, le prophète boudeur, que Dieu envoya aux abîmes de la mer, dans le ventre d'un gros poisson, et qui criait: « Tu m'avais jeté dans l'abime, au sein de la mer et le flot m'environnait. Toutes tes vagues et les lames ont passé sur moi. /(46) Et moi je disais: Je suis rejeté de devant tes yeux. [ ... ] Les eaux m'avaient environné jusqu'à la gorge, l'abîme me cernait. [ ... ] J'étais descendu dans les pays souterrains, vers les peuples d'autrefois. Mais de la fosse tu as fait remonter ma vie, Yahvé mon Dieu» (Jon 2,4-7).  Il y faudra des jours et des jours, et la patience de la mémoire. Oui, ce chemin-là est un itinéraire à rebours, vers l'enfance et peut-être au-delà, jusqu'au non-souvenir des instants fœtaux. Tous les traumatismes qui nous constituent, nous les avons en effet recouverts comme nous pouvions de masques et de paravents. Mais la nouvelle naissance, ce vent qui souffle, veut en nous la vérité en même temps que la liberté, la vérité de nous- mêmes à partir de laquelle nous ressuscitons à la Vie. Travail d'anamnèse, au sens médical et peut-être analytique du mot, travail gigantesque, toujours inachevé. [...] Dans les Evangiles synoptiques, Jésus ne parle guère de « nouvelle naissance", mais il suggère que le Royaume appartient de plein droit à « ceux qui se sont faits semblables aux enfants » (cf. Mt 19,14). Aucun infantilisme dans ce propos, mais le même itinéraire, difficile et déconstructeur : retour au simple, volonté de débusquer derrière les complaisances, les envies, les rancœurs, les tristesses, les frustrations, les dépressions et tout le reste qui nous empoisonne - et qui, par ricochet, empoisonne notre entourage - la blessure jamais fermée, le coup jadis reçu. Derrière la soif d'honneurs et de reconnaissances, il y a telle plaie, tel manque, un si grand désir d'être aimé - même si nous fumes aimés par nos proches, autrefois, toujours il nous reste des comptes à régler. Autant s'y employer dans le silence de l'oraison, autant descendre dans ces abysses dangereux qui vont au-delà de la mémoire, là où notre passé nous est contemporain, autant s'abaisser à cet exercice: « Qui s'abaisse, sera élevé» (cf. Lc 18, 14). |
12-06-2009, 08:02:55
Benoît Lobet ne tardera pas à figurer dans ma bibliothèque! J'entre facilement dans le thème que vous proposez aujourd'hui parce que, vous le savez, je l'ai moi-même déjà abordé maintes fois, bien que formulé autrement. Ce n'est d'ailleurs qu'après avoir lu Annick de Souzenelle, auteur du Symbolisme du corps humain, que j'ai eu l'audace de dire tout haut ce que je sentais intérieurement, et que j'aurais craint que l'on prenne pour des élucubrations de ma part. C'est en lisant cet auteur que j'ai pu pour la première fois "partager" l'appel de la gestation intime, qui n'est possible que par une vacuité d'accueil
Nous avons tous à "Devenir", et à nous souvenir de l'autre côté (et non la côte!) de nous-mêmes.
L'Homme d'aujourd'hui n'est pas l'Homme définitif...
Continuons à nous encourager dans la progression de notre gestation respective!
Bonne journée, Ephrem, et déjà bon WE. Dimanche, jour de la fête des Pères, j'aurai une pensée particulière pour vous, qui m'ouvrez tant à la Vie!
Je vous embrasse
Marie
Crocki
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