15/11/2011

Les grands mots élastiques

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Le mouvement autrichien « Wir sind Kirsche » (Nous sommes l’Eglise) rassemble, on le sait, plus de 340 prêtres, qui se disent fatigués. Après bien d’autres, ils ont constaté la vanité de l’effort de dialogue qu’ils entretenaient auprès de la Hiérarchie locale et romaine : il faut, imploraient-ils,  rencontrer vraiment les problèmes structurels posés dans l’Eglise par des habitudes ossifiées, se défaire d’un conservatisme aveugle aux nécessités du temps - des hommes et des femmes de notre temps qu’on est en train d’ « affamer » en les privant de ce à quoi ils ont droit-  les sacrements. Refus des hiérarques : rien ne changera. Le Mouvement des prêtres en appelle alors à une « désobéissance » constructive. Et récemment (dimanche?), ils franchissent un seuil. Dit-on. Je les cite d’après la presse : « ils ont invité les laïcs à dispenser la communion, ainsi qu’à prêcher et à présider la messe, faute d’un nombre suffisant de prêtres. » Ce à quoi leurs supérieurs réagissent ce lundi par la déclaration suivante, que je cite d’après Cathobel : « les évêques se déclarent inquiets des problèmes que rencontre leur Eglise. Ils écartent cependant la proposition des dissidents: L’appel à la désobéissance a non seulement fait secouer la tête à de nombreux catholiques, il a aussi déclenché l’inquiétude et la tristesse ». Et d’ajouter: « Qui prend ouvertement et volontairement la responsabilité de célébrer la messe blesse la communauté ainsi que lui-même et fait preuve d’une attitude dangereuse. »

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                Ce que j’en pense ? Je m’irrite qu’on joue ici de façon grossière sur des MOTS. C’est une des faiblesses de mon Eglise (pas seulement de la mienne, des Eglises en général) de jouer sur les mots, l’abstraction de la théologie et le message transcrit par l’Ecriture sainte y poussent assez. Mais voyez vous-mêmes : les évêques et les prêtres rebelles, c’est l’évidence, ne parlent pas de la même « chose ». Ceux-là condamnent une faute que ceux-ci ne proposent pas. 

 

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                1) Le mouvement invite les laïcs à assurer une prédication puis donner la communion, ce qui est admis et déjà normalisé ; et à le faire dans une « ADAP », çàd une assemble dominicale en absence de prêtres , assemblée que l’un d’eux « présidera », il faut bien que quelqu’un le fasse, présider c’est normalement donner la parole aux autres. A cela, ils donnent le nom de « messe », ce qui n’est pas juste. Pour le reste, rien ici qui soit prohibé. J’ai assisté déjà à des ADAP régulières vers 1990, en divers lieux belges et français.  

 

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                2) Semblablement, mais en sens inverse, les évêques renforcent le sens de cette présidence de fait en parlant à son sujet de « célébration », ce qui est spécifique à la sainte messe où le prêtre est à la place de Jésus. Sans le sacrement de l’ordre, il n’y a pas « transsubstantiation », en effet, pour user à mon tour d’un « mot » réservé (sacré ou fétiche, ce sera selon votre foi). Mais ces évêques qui aggravent les mots minimisent en même temps les faits eux-mêmes : ce simulacre de célébration eucharistique ne provoque chez eux qu’inquiétude, tristesse, branlement du chef, blessure, danger : peut-être savent-ils qu’après tout rien ici n’est grave…             

 

Comprend-on que je n’aime pas ces jeux-là ? Les mots, c’est aussi la Parole, le Logos, le Verbe…  

01/12/2010

Remplir les églises

imagesCA8T84UX.jpgJe partage avec le pape (et bien d’autres ;-) un désir passionné que « le Bon Dieu » redevienne une référence ordinaire, spontanée, qui aille de soi, dans l'existence des gens, particulièrement celle des Occidentaux qui ont appris à s’en passer. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent en se privant de cette Souveraine Bienveillance qui veille sur nous amoureusement, de la naissance à la mort. D’où vient cette stérilité toujours plus grande du grand arbre chrétien, tandis que le Croissant brille avec le même éclat et que le Gange baigne les mêmes foules ? Car il faut le reconnaître : les fruits recueillis au dernier Concile et après lui sont rares, malingres, et peu sapides. Que s’effondrent les vocations, que disparaisse la pratique des sacrements, est-ce à cela que nous nous attendions ? Que le Christ ne soit plus le bienvenu comme image sur nos murs et comme chant dans notre gorge, ô disgrâce ! ô honte ! Nécessité qu’il soit à nouveau vu et entendu…

 

D’abord, qu’il soit aimé. Et pour cela qu’il soit aimable. On a l’air d’énoncer ici un truisme, de demander ce qui est déjà obtenu. Pourtant, dans mon enfance et aujourd’hui dans certains clubs léonardophiles, j’ai beaucoup vu invoquer un dieu paternaliste et vindicatif, mesquin, un justicier à la mémoire impitoyable. Pis : je  vois aujourd’hui Benoit XVI s’y référer en douce comme à son Dieu. Je reprends ses propos déjà signalés.

 

On s'entend mieux dans le silence - Novy Pub.jpgLe pape nous informe de deux décisions qu’il a prises. 1. Il entend respecter rigoureusement le dernier concile, qui fait partie de l’histoire de l’Eglise, et donc de sa tradition.  Pour que les textes de ce concile soient « mieux lus », c.à.d. qu’ils ne servent plus de caution à l’irrationalité et au libertinage modernes, Jean-Paul II déjà avait trouvé nécessaire qu’on en fasse une synthèse. Qu’on élabore à Rome un  seul catéchisme faisant autorité, où les acquis de 1962-65 complèteraient les acquis d’autrefois. Il en avait chargé qui ? Joseph Ratzinger lui-même, bien tombé. En ce qui regarde la discipline, on a aussi rénové le droit canon en 1983. L’Eglise, pense Benoit, a donc bien assimilé Vatican II. 

 

2.  Mais ce concile n’est pas un événement isolé : il doit être replacé - pour être lui-même compris - dans la perspective des vingt premiers, dont la fécondité n’est pas terminée. Ce qui est découvert à Vatican II en 1962-65 n’est pas un supplément, encore moins un substitut, c’est un complément qui doit s’accorder avec ce qui a été dit en 1870 (Vatican I) et à Trente (1545-1563). Voilà ce qu’on avait oublié. On a trop vite balancé les acquis antérieurs, comme si Vatican II les rendait vains ou absurdes. Considérons mieux les anciens rites, les anciennes vérités, les anciennes vertus, dit JR, rendant espoir aux conservateurs jusque là mis de côté.

 

defaite - cf blog Etienne.jpgC’était quoi, ces mœurs catholiques d’hier ? Dans une lettre récente aux séminaristes, Benoît signale expressément que, nouveaux prêtres, ils devront prêter grande attention à ce que l’on nomme la piété populaire. C’est-à-dire ? Le pape ne le dit pas, c’est moi qui détaille, mais experto crede… Ce que j’ai vu, c’est ceci. Chapelets pendant la messe, appels au  miracle, dévotions à St Antoine ou Ste Rita, confessions obligatoires, annonce de la damnation toujours possible si on meurt en état de péché mortel, rappel que la sexualité fût-ce en intention est toujours matière grave, faisant perdre l’état de grâce si "pleine connaissance et entier consentement" sont réunis… Est-ce là le programme qui a jadis rempli les églises ? Non, pensez-vous, il devait y avoir autre chose. En effet : en même temps, invitation à traiter Dieu comme un marchand, comme un  homme riche ou un créancier qu’on peut se concilier par la bande – avec qui on négocie, c’est le mot. Voici un engagement du Ciel, topez là : vous ne mourrez pas « dans l’impénitence finale », si, une fois dans votre vie, vous communiez neuf premiers vendredis du mois de suite (selon le Sacré-Coeur à Ste Marguerite-Marie Alacoque vers 1680). Cinq premiers samedis du mois de suite suffiront, renchérit la Vierge aux enfants de Fatima en 1917. Qu’est-ce à dire ? Que la piété populaire, quand on l’exploite sans l’éclairer, fait de l’amour avec Dieu quelque chose qui ressemble moins au lien conjugal qu’aux liaisons tarifées (pardon).   

 

Table selon Norayr-Khachatryan.jpgEclairés, l’étaient-ils, ces hommes et (surtout) ces femmes assidus à l’Eglise ? Quelle sorte de liberté de choix avaient-ils ? 1860-1960 : époque de guerres, de poumons faibles, d’ignorance surtout. Ah ! l’ignorance ! Je vous donne un seul indice, on ne peut plus scientifique. D’après le recensement établi par l’Institut belge de statistiques sur l’année 1961 (Cfr J. Quoidbach, Faits et chiffres 1976, Belgique, Bruxelles, édition Rossel, 1977) 28 % des Belges sont alors des jeunes en cours de scolarité. Restent 72 % d’adultes : comment se répartissent-ils au niveau de leur instruction? Plus des 2/3, soit 50 % ont une scolarité de niveau primaire seulement (mais c’est déjà ça : l’enseignement primaire en Belgique n’est déclaré obligatoire qu’en 1914). Restent 16 % qui ont une scolarité de niveau moyen inférieur, 4 % qui ont un diplôme d’humanités, et 2 % un diplôme d’enseignement supérieur (1% technique ou artistique, 1% universitaire. La population belge n’est donc pas en mesure de vérifier, de contester, de purifier même ce que messieurs les curés lui transmettent. Elle est primaire. L’enseignement religieux est donc lui-même primaire.

 

au ciel, qui sait, la croix, le règne.jpgPas la peine de revenir à pareil enseignement aujourd’hui : ses fruits seraient nuls en matière de dévotion. L’instruction s’est généralisée, et un vrai savoir, privilégiant l’expérience et la conscience, a été mis en place par le MOC surtout, et par les laïcs – laïcs chrétiens, ou laïcs agnostiques.  Jamais plus une encyclique ne pourra dire aux gens comment il faut aimer, ce qu’il faut faire ou éviter, voire ce qu’est vraiment le « Corpus christi » qu’ils ont reçu sur la langue et qu’ils ont aussi regardé à la télévision. Que mon Eglise, comme elle fit entre 1955 et 1977, se décide à s’éprendre à nouveau des filles et des fils de son siècle, les écouter, leur faire confiance, et puis leur offrir pour rien ce qu’elle a reçu pour rien : la promesse de résurrection, la paix, la miséricorde, l’évangile, l’universalité. Je ne crois pas qu’un Vatican III est indispensable pour si peu de choses… Sont  absolument requis, en revanche, un pape et des évêques qui ne se désolidarisent pas, à la première nouvelle de l’infamie, de leur malheureux frère déchu à Bruges, pécheur au crime plus scandaleux mais non substantiellement différent de leurs fautes à eux, de leur orgueil, de leurs aveuglements, de leurs enfantillages mystérieux et bas. Leurs fautes comme les nôtres, comme les miennes. Pardonnées. Toujours. Dans le Christ, à cause de Lui.

02/11/2010

Tu t'es fatigué à me chercher (Dies irae)

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Deux novembre. Retour au village natal, et visite ensoleillée  à la sépulture familiale. Je me remémore ces vers de Victor Hugo, mis récemment en exergue d’un faire-part nécrologique.

Soyez comme l’oiseau posé pour un instant  

       Sur des rameaux trop frêles

Qui sent ployer la branche, et qui chante pourtant

        Sachant qu’il a des ailes.

 La fin du 33e  des « Chants du  crépuscule » de Victor Hugo. Recueil dont le début esquisse le dilemme où la vie amène, à la fin, quiconque réfléchit :

 N’y voit-on déjà plus ? N’y voit-on pas encore ?

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Là-dessus, rebondissement des aventures et mésaventures de Léo l’Archef. Voilà que son communicateur le plaque ! Les journaux en parleront assez pour que je ne mêle pas ma voix à l’orchestre. Ce Léo est l’Occupant, mis spirituellement à la tête du pays contre la volonté expresse des citoyens croyants. Quand ce pasteur imposé déclare qu’il dit toujours ce qu’il pense, quel que soit l’effet produit sur le troupeau, quand il ajoute qu’il n’a nul besoin d’être aimé, qu’il est plutôt indifférent à l’opinion et aux sentiments qu’il suscite, comment ne pas voir qu’il n’a rien d‘un pasteur ? On lui demandait quelle autre profession l’aurait attirée, s’il n’avait pas été prêtre. Réponse : la politique…

17/12/2009

Les enfants d'Irlande, 2.

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       Le 11 décembre, le Saint-Siège a remis à la presse un « Communiqué sur l'Irlande », très significatif. Par ce qu'il dit, et par ce qu'il ne dit pas. Le sous-titre, plus long, mentionne une réunion sans rien dire de l'objet, mais indique les trois protagonistes :  « Communiqué sur la rencontre du Saint-Père avec les représentants de la Conférence épiscopale irlandaise et les chefs de dicastère de la Curie romaine. »  Sachant ce qu'on sait, on est attentif. Le chrétien qu'on est s'apprête à prendre sa part de l'humiliation de la « famille ». A expier quelque part ; mendier un pardon, décider une réparation. Ce communiqué doit être une confession publique de leurs fautes par les trois autorités hiérarchiques, car elles communient dans la responsabilité des attentats sexuels sur enfants commis par leur clergé et couverts par eux. Trois autorités sont concernées, en effet, et les voilà ensemble ! L'épiscopat local, l'épiscopat de Rome dont la juridiction est universelle, et l'épiscopat curial auxiliaire de l'Evêque romain, ci-inclus le supérieur de la congrégation des évêques. Mgr Ratzinger lui-même est concerné. Songeons que le 18 mai 2001, c'est lui qui a modifié la discipline jusque là en vigueur pour revendiquer la  compétence du Saint-Père dans les cas d'abus sexuels du clergé (vérifiez ici, c'est en latin...).

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                Dans les Etats ordinaires, qui sont plus démocratiques que chrétiens, dommage pour eux ! un ministre sous la responsabilité duquel des scandales se produisent démissionne.  Deux ministres, le cas échéant, et le chef de la police en plus ! quand on est en Belgique et que Dutroux parvient à s'échapper quelques heures dans les bois de Neufchâteau... Au Vatican, c'est la faute à personne. Personne, personne ne demande pardon. L'épiscopat local, certes, on le sent bien, comme l'âne de la fable, est destiné à être « le pelé, le galeux » par rapport aux deux autres partenaires. Sans doute qu'il ne perd rien pour attendre. Mais déjà le Pape et ses Hommes ont relevé la tête, eux. Ils sont maintenant bien informés, ils sont convenablement bouleversés, comment était-ce possible ? Ils calment les esprits, ça n'arrivera plus, on mettra plus de caméras de surveillance, on renforcera les règlements,  et les voilà qui mènent la procession qui va prier le Seigneur. Pour qui ? Pour quoi ? Pour que leur domaine subisse l'orage sans trop de casse. Mais les victimes, est-ce qu'on va les aider, les dédommager ? On priera aussi pour elles, n'est-ce pas !

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    Lisez. C'est distingué. Le vide poli, et sans cœur. Ça vient du Vatican, selon le journal La Croix ; qui a besoin du "Dir.Com" Lombardi pour cacher sa gêne. On peut aussi admirer le chef-d'oeuvre compassionnel, si on la coeur à ça. Ma citation est intégrale. Huit paragraphes cisélés.  « • Aujourd'hui, le Saint Père a tenu une réunion avec les principaux évêques irlandais et de hauts responsables de la Curie romaine. Il a écouté leurs inquiétudes et discuté avec eux des événements dramatiques présenté [sans s ?]  par la commission d'enquête irlandaise dans le Rapport sur le diocèse catholique de Dublin. • Après une étude attentive du rapport, le Saint Père a été profondément perturbé et bouleversé par son contenu. Il souhaite une fois de plus exprimer son profond regret pour l'action de certains membres qui ont trahi leurs promesses solennelles à Dieu, autant que la confiance qu'avaient placé en eux [sans e] les victimes et leurs familles, et la société dans son ensemble. • Le Saint Père partage l'indignation, le sentiment de trahison et la honte ressentis par de nombreux fidèles en Irlande, et s'unit à eux dans la prière en ce moment difficile dans la vie de l'Église. • Sa Sainteté demande aux catholiques en Irlande et dans le monde de se joindre à sa prière pour les victimes, leurs familles et tous ceux qui ont été touchés par ces crimes odieux. •  Il assure tous les intéressés que l'Église continuera à suivre cette grave question avec la plus grande attention afin de mieux comprendre comment ces événements honteux sont arrivés et comment élaborer au mieux des stratégies efficaces et sûres pour éviter toute récurrence. • Le Saint-Siège prend très au sérieux les questions fondamentales soulevées par le rapport, y compris les questions concernant la gouvernance des responsables de l'Église, responsables au final de la pastorale des enfants. • Le Saint Père a l'intention d'adresser une lettre pastorale aux fidèles d'Irlande dans lequel il indiquera clairement les initiatives qui doivent être prises face à la situation. • Enfin, sa Sainteté encourage tous ceux qui ont consacré leur vie au service généreux des enfants à persévérer dans leurs bonnes œuvres, à l'imitation du Christ Bon Pasteur. »

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Sur le fond de l'affaire, je parlerai plus tard. Peut-être : qu'en sais-je, après tout ? Mais je raisonne, comme tout le monde.  Il y a des cas inexplicables, sans doute, comme il y a des malades et des tueurs. Mais le retour permanent et régulier dans l'actualité de ce jeu mortel qui voit l'homme d'Eglise mettre en morceaux les petits frères que Dieu lui confie, ce n'est pas pur hasard.

J'apprends, ce soir, qu' à Noël, le pape ne célèbrera pas la messe de minuit à minuit, mais à dix heures du soir. A son âge, il doit veiller à la qualité de son sommeil. Selon ses deux ou trois archiatres. Consolamini, consolamini, popule meus, cito veniet salus tua...

28/04/2009

Virilités blessées, blessantes...

   Tout récemment, j'ai vu passer à la télé, entre deux programmes, un clip de six ou sept images fixes, pas plus, quarante-six secondes en tout, c'est pas trop vous demander, vous allez regarder, et puis... et puis on en reparle.

 

   C'est épouvantable, et plus fréquent qu'on ne croit, et ca touche tous les milieux. L'amour corrélé à la violence ! Ce n'est pas la violence seulement, évidemment odieuse, mais cette énigme absolue : la Violence et l'Amour. Je n'ai jamais parlé de ça sur mon blog parce que, de cette violence-là, je n'ai aucune expérience. Aucune connaissance existentielle. Dans mon enfance ardennaise, elle "n'existait pas" : ni chez moi, ni ailleurs,  je n'en avais vu ni entendu parler. Faut rappeler que le trio de petits garçons que je formais avec mon frère aîné et mon frère cadet n'avait, pour leur éducation, que quatre femmes : ma grand'mère veuve, et ses trois filles, dont seule, l'aînée était mariée - et bientôt veuve. Je l'ai raconté déjà : nous vivions en liberté dans le village où tout le monde se connaissait et où les gosses allaient partout, voyaient tout, étaient chez les autres comme chez eux. Il arrivait que des conjoints se querellent, naturellement. Ils me semblaient alors suivre tous un même rite : la femme lançait à son mari des griefs pleins de sous-entendus que je ne savais pas décrypter. Le mari répliquait en sortant pour aller boire « une chope », au bistrot que seuls fréquentaient les hommes. C'était une autre époque...

     Plus tard, à l'âge adulte, j'ai entendu parler de violences conjugales, plutôt dans le journal que dans le milieu même où je vivais. Tout de même: la mère d'un de mes étudiants est venue un jour me voir, pour me conjurer d'intervenir pour elle : son mari, oui, son bon mari européen  la "battait". Pourquoi elle s'adressait à moi, incompétent là-dessus, m'est resté mystérieux ; elle n'appartenait pas à un milieu ordinaire, tout devait rester secret, elle me faisait confiance, j'y suis allé. Mais je n'ai rien pu faire : prendre rendez-vous avec le mari ne fut déjà pas facile, moins facile encore la conversation. Dès qu'il eut compris où je voulais en venir, l'homme, avec hauteur, s'est rebiffé, et a pris la porte en me saluant sèchement. De quoi je me mêlais ? Par chance, les choses ont pu s'arranger sans moi, ai-je appris, et le couple a retrouvé une sorte de sérénité, où la femme s'est épanouie.  

      Ce lien de l'amour et de la brutalité, je considère depuis longtemps, in petto, que c'est une spécialité hétérosexuelle. Dans les duos masculins que j'ai vu fonctionner, que ce soit dans la durée d'une longue vie conjugale, ou la chaleur transitoire d'une soirée de jeux sexualisés, c'est toujours le soi-disant maso qui mène la danse, et le sado qui s'escrime à jouer le dominateur de bonne volonté. La similitude des sexes n'a pas que des désavantages. "On se comprend".

      Chez les hétéros, qu'est-ce qui fait qu'un homme frappe la femme qu'il aime ? Je n'ai là-dessus qu'un avis de profane, et je le donne - c'est le rôle irremplaçable des blogs : faire entendre sans tabou des demi-savoirs au caractère épistémologique incertain. La brutalité du mâle me semble une déficience de sa virilité. Quand le pénis joue mal son rôle phallique, l'homme humilié transfère le « phallus »  dans son bras, son poing, sa main, son pied : il se retourne contre la femme, qui ne joue pas bien son rôle d'excitatrice, croit-il ou se fait-il accroire, au lieu d'accepter de n'être pas lui-même le super-puissant  qu'il « se doit » d'être. Et qu'est-ce qui pousse la femme à supporter ça ? 1. Les enfants, disait-on jadis : mais rien ne saurait davantage les perturber que cette peur de Papa dans la tête de Maman. 2. Surtout la dépendance économique, dit-on aujourd'hui, dans un monde où, même si elle travaille au dehors, la femme est payée moins que ses collègues masculins. 3. Peut-être aussi (je frôle ici la niaiserie, aux yeux d'une partie de mes visiteurs, voire d'une partie de moi-même, tant pis) je ne sais quelle résignation pseudo-religieuse à  la souffrance : héritage d'Eve, accusée d'avoir introduit le malheur dans le monde, héritage de Marie, mater dolorosa pour les siècles des siècles.

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     A propos : j'avais quatre ans seulement à la mort de mon père, trop jeune pour que j'en aie le moindre souvenir. Et en effet, c'est le trou noir à son sujet dans mon imaginaire. Mais la plus jeune sœur de ma mère m'a dit un jour, beaucoup plus tard  : « Lorsque tu avais deux-trois ans, et que tu n'en faisais qu'à ta tête, ton père te frappait, et ça te terrifiait. » La vraie violence faite aux femmes, aux enfants aussi, dont les traces abiment le corps tel le marquage au fer des condamnés d'ancien régime,  jusqu'à ce qu'au corps se substitue le cadavre, ça n'a rien à voir avec ça. Même ça, pourtant, j'ai mis un peu de temps à le pardonner à mon père. Tu m'aimais quand même, hein, papa !

01/02/2009

Beaux illogismes

7.Rebellion - Copie

  

   Un, deux ou trois mois sans faire ricocher sur l'eau de mon blog les cailloux ronds de mes pensées ? Tout bien considéré, ce sera deux mois. En février, je pousserai  l'abstinence jusqu'à lire sans réagir mes familiers et quelques autres, commentaires que je me suis encore autorisés en janvier. Et dès le mercredi des cendres, ou le dimanche 1er mars qui suivra, je vous reviendrai. Changé ? Faut pas trop espérer. Il y a un âge pour les conversions - de 15 à 30 ans, semble-t-il. Ni  Joseph-Benoît de Marktl en Bavière, et vivant à Rome, ni votre Ephrem de Tellin en Ardenne, vivant à Bruxelles, n'ont désormais la souplesse requise pour jouer convenablement d'un autre instrument que celui auquel ils sont accoutumés. Voilà 28 ans (il fut choisi à ce poste en 81) que le premier de ces chrétiens préside martialement ce qui s'appelait jadis le Saint-Office, et antérieurement l'Inquisition. En montant en grade, il n'a pas cru changer de fonction. En sorte que l'Eglise vit avec un théocrate sourcilleux plutôt qu'avec un Père. Le voilà qui accueille aujourd'hui quatre officiers d'Econe, - enfin quatre fortes têtes qui se sont promues elles-mêmes autrefois. Non sans hypocrisie, je crains pour notre "surgé" que cela n'abrège sa tranquille existence, ce genre de recrues apportant plus de querelles et de soucis que la population chrétienne ordinaire, qui, comme nous le savons depuis la lettre à Diognète au IIe siècle, vit fraternellement et simplement avec tout le monde, sans chercher à s'en distinguer... -  Quant au second personnage, votre serviteur ardennais, il se réjouit tous les jours de la douceur de vivre et de la sérénité religieuse que lui valent son renoncement à tout pouvoir en même temps que l'attachement de quelques proches - au premier rang desquels le Proche par excellence, Jésus, fils de Dieu. Vous le voyez, je ne change pas. Encore heureux si je ne me répète pas trop.

 Sully Prudhomme

   Se répéter sans en avoir conscience, voilà qui est lié à l'âge. Se répéter parce qu'on jouit de son récit, qu'on le revit en l'habillant de mots neufs et de bijoux anciens, dans des scènes dont le charme, au long des années, ne fait que croître, toujours moins obscur et plus précis, voilà qui  tient au caractère. Même à l'âge de vingt ans, je me répétais. Je veux dire que j'aimais raconter et re-raconter aux interlocuteurs complaisants les histoires qui m'arrivaient, dont j'ignorais le sens mais pas la fonction : me  "faire". Raconter ! Pourquoi aussi ai-je spontanément appris tant de textes par cœur, moi qui ne suis pas comédien mais prof ? C'est qu'il y a dans les textes écrits, fussent-ils dus à un auteur de troisième ordre, Sully Prudhomme, François Coppée, une beauté qui tient à leur unité, à la juste place qu'y prend chacun des éléments, à la surprise de constater qu'un ensemble de traits complexes, au final, s'ouvre comme une main.

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   Mes proches avec qui je bavarde inlassablement ne m'ont jamais reproché cette inclination que j'ai gardée à re-raconter les faits - hauts ou bas,  à ma gloire ou ma confusion, n'importe - que je juge significatifs dans la vie, la mienne ou celle de gens dont je parle, Montaigne, Pascal, Hugo, bien que leur importance objective ne soit pas évidente. Pierre et Ben, qui s'en amusent, ne m'interrompent jamais quand je commence... « Parce que je fais varier les détails », selon Pierre. Autrement dit parce que j'invente continuellement sans en prendre conscience telle ou telle précision qui, au moment où je raconte, s'impose à moi. Comme une autre mise en scène renouvelle une oeuvre du répertoire.

Convrsion St Paul à ND de Paris 

   Après la messe du 25 janvier où l'on commémorait la conversion de Paul, nous avons pris plaisir à comparer les trois récits qui en sont faits par St Luc dans les Actes (Paul lui-même, dans l'Epitre aux  Galates, rapporte l'affaire, mais comme un fait, sans narration). Je n'apprendrai rien aux lecteurs un peu instruits de la Bible en leur disant qu'à s'en tenir à Luc, et dans le même ouvrage, les versions divergent. En Actes IX, 7, « les compagnons de voyage [de Paul] entendaient la voix mais ne voyaient personne » ; et en XXII, 9, c'est l'inverse : « ils virent bien la lumière mais ils n'entendaient pas la voix ». En XXVI 14, autre variante : la grande lumière venue du ciel frappe tout le monde, et c'est tout le monde qui tombe à terre. La présence tranquille de ces oppositions dans les Ecritures, jointe à l'expérience que je fais de mes variations spontanées dans mes récits biographiques, m'ont beaucoup aidé à « porter » la Bible, je veux dire à entrer sans trop méchante humeur dans ce genre littéraire "où l'on prend ce qu'il a à celui qui n'a rien" (Mc 4, 25), et où toute bénédiction est obligatoirement accompagnée de malédictions (Mt 25)  comme si, en logique, le principe du tiers exclu s'appliquait à des propositions contraires quoique non contradictoires. Troisième exemple : quand j'étais petit, je grognais déjà quand mon instit nous racontait l'histoire du festin nuptial où les invités se récusent, où le maître de maison, dépité, va chercher ses convives parmi les désoeuvrés des places publiques, puis une fois tout ce monde à table, s'emporte contre les malheureux qui n'ont pas le smoking de rigueur. Je plaisante, mais tout de même... Récemment, apprenant qu'un journaliste anglo-saxon traitait la Bible de « cauchemar », j'ai cru comprendre ce qu'il voulait dire.

19/10/2008

La Restauration en vue

2.Ciney

 

 

 

   Je pense encore beaucoup à l'agressivité mal contrôlée que j'ai montrée à Ciney. J'en ai donné les motifs immédiats, qui étaient conjoncturels. Mais n'y avait-il pas derrière eux un motif beaucoup plus profond ? - Oui, et fondamental.

2.sacre coeur paray le monial 

   Je le dirai ici, aussi sobrement que possible - mais c'est malaisé.  J'appartiens à une génération que je ne renie pas, celle qui fut chrétienne à l'ancienne façon, avant Vatican II. Pratiquante, fervente, obéissante. Habituée « au renoncement ». Depuis le « petit sacrifice » consistant, dans  l'enfance, à abandonner sans réclamer pour l'offrir à un pauvre, au matin du 6 décembre, le plus beau des jouets apportés par St Nicolas. Jusqu'au refus d'antalgiques, dans les blessures de la vieillesse, pour faire l'ajout de « ce qui manque à la passion du Christ » (Col, 1, 24). En passant par les diverses mortifications lues dans l'histoire des saints,  et que j'ai vu pratiquées par des gens simples, dont certains ne s'autorisaient même pas à communier. Génération appliquant sans réserve intellectuelle d'aucune sorte des rites antiques : processions, pèlerinages, chapelets, neuvaines, avec aussi des trucs superstitieux, un peu ! comme les « neuf premiers vendredis » ou les « cinq premiers samedis du mois » d'affilée, pendant lesquels une communion en état de grâce garantissait le salut éternel, s'il vous plaît, garantie donnée par le Sacré-Cœur à Paray-le-Monial, dans le premier cas ; par la Vierge (de Fatima, je crois), dans le second. Et pourquoi ? Au seul motif que l'Eglise les approuvait. Croyant aussi aux apparitions, aux médailles miraculeuses, aux indulgences, aux « grâces obtenues » par les saints spécialisés : au motif que l'Eglise les soutenait. Votant pour un parti affichant l'étiquette catholique, et qu'importe qu'il soit d'extrême droite ou de centre gauche : au motif que l'Eglise y poussait. Sans être dupe des misères et petitesses de curés locaux ou prêtres de collège, cette génération n'avait pas le sens critique vis-à-vis du système clérical lui-même. L'institution ecclésiale était sainte, le Seigneur parlait par sa bouche et sauvait par ses sacrements. Punt aan de lijn.

 2.mort et paix

   D'où venait cette servitude consentie - reçue comme type de sainteté banale ? La situation était consécutive à deux guerres mondiales où la mort avait régné, ce qui favorise toujours l'esprit religieux, comme des philosophes du  XIXe siècle - pas seulement Marx - l'ont indiqué, avant les sociologues. Mais le marxisme lui-même, tel qu'on le voyait appliqué en URSS, à travers les deux Arthur (Koestler et London), avec ses camps, ses purges, ses procès de Moscou et de Prague, donnait une image répulsive du « bonheur » d'un monde où Dieu était évacué. En somme, la civilisation chrétienne traditionnelle, entre 1920 et 1960, était en période de confiance... boursière : que je lui ai donné la mienne de tout mon jeune coeur va de soi.  Je ne le regrette pas. Il était bon que je passe par là.

2.concile v 1 

   C'est de façon impromptue qu'un « concile » fut annoncé par Jean XXIII, peu après son élection, le 25 janvier 59. L'idée n'en fut pas applaudie aussitôt par le grand public catho, on l'a un peu oublié. On disait que l'ère des conciles s'était terminée avec la proclamation par Vatican I de l'infaillibilité du pape. A quoi bon réunir tant de monde, quand  suffisait, à l'expression de la vérité, la voix romaine de Dieu ? Par ailleurs, à la fin de son règne, de 54 à 58, Pie XII s'était calmé dans son zèle à faire taire les voix discordantes des théologiens novateurs. On disait qu'il avait des visions, la pièce d'Hochhut (Le Vicaire, 1963) n'avait encore troublé personne. A cette Eglise impériale, spectaculaire, intransigeante en matière de foi et de morale, avec un haut et un bas clergé très distincts, ma génération s'était finalement bien adaptée, non seulement avec générosité, mais ingéniosité. Songez à l'abbé Pierre, en 54 ; aux prêtres ouvriers, avant lui - persistant pour la plupart, malgré le désavoeu romain,  dans la solidarité avec le monde du travail à la chaîne. Au niveau intellectuel, je ne sais trop comment les grands esprits parvenaient à se soumettre contre leur propre conscience : j'ai entendu tel d'entre eux, professeur de paléontologie à l'UCL, relever en se frottant les mains que pour « Humani Generis », où l'humanité, selon l'encyclique, ne pouvait être sortie que d'un seul couple, le pape n'avait pas invoqué son infaillibilité. Encore bien ! Mais parmi les petits, je sais parfaitement ce qui se passait. Nous nous en foutions, avec l'appui d'un fidéisme solide. « Dans le brouillard, il faut choisir. Or c'est le Christ, et non pas ma « raison »,  « qui a réjoui ma jeunesse », qui emplit encore de sa magnificence ma prière et ma vie et ma rêverie conjointes. Entre la justice et ma mère, disait l'autre, le pied-noir nobélisé, je choisis ma mère. Entre la logique et ma mère spirituelle, j'étais avec ma mère, moi aussi, c'est tout.  Je le suis encore. »

 2.a genoux

   Merveille : de 61 à 65, au cours de ce Concile exceptionnel, j'ai vu mon Eglise bien-aimée  prendre conscience de ses propres défauts, du mal qu'elle portait en elle, et qu'elle niait jusque là. Par exemple son totalitarisme, baptisé universalisme. Je l'ai vue s'examiner, sans complaisance et sans aigreur. Et merveille plus grande, chercher à se réformer. Allais-je la suivre, ici aussi ? Ici toujours. Evidemment. J'ai appris à me mettre en cause. A découvrir mon propre fanatisme. A me « confesser » non plus selon un code extérieur, une légalité « romaine » sans intérêt, mais selon les torts que je pouvais avoir, que j'avais ici et là envers mes frères et soeurs. C'est-à-dire ? Les « païens », surtout, mes si proches... Les divergents, les divorcés, les gays, les timides, les étrangers, les vieux... A me convertir. A aimer.

 Alors, qu'aujourd'hui, certains veuillent faire passer ce concile salutaires par profits et pertes, et assiègent mon Eglise pour qu'elle en revienne aux dévotions mortifères et niaises où toute religion se dirige comme d'instinct, que ce soit l'Opus, divers  Charismatismes, ou tous les Lefebvristes, je me mobilise !